La Mission de l’idée ()

XXI a

Les Églises ont trahi le Christ.

Si, dans le fracas des éléments déchaînés, au milieu des passions furieuses dont le monde est secoué, Jésus réapparaissait dans la splendeur de sa sainteté accusatrice, il s’enthousiasmerait pour le peuple avide de justice, pour la pensée avide de vérité, pour les révolutionnaires avides d’idéalisme, puis se heurtant, comme jadis, aux obstacles inertes des conservatismes, il s’écrierait saisi d’une indignation sacrée :

« Maudits soient les grands de ce monde, car voici vingt siècles qu’ils m’ont combattu !

» Maudits soient les conservateurs, car voici vingt siècles qu’ils m’ont entravé !

» Mais sept fois maudits soyez-vous, chrétiens, car voici vingt siècles que vous m’avez renié !

» Je suis venu apporter la lutte sur la terre, et vous n’avez pensé qu’à vous et à votre salut.

» Je suis venu apporter le trouble dans les âmes, et vous n’avez voulu lâchement que la paix d’une foi qui endort.

» Je suis venu apporter la grâce aux hommes, et vous n’avez songé qu’à damner les pécheurs.

» Je suis venu apporter la vie religieuse, et vous l’avez tuée dans vos dogmes stériles.

» Je suis venu apporter la délivrance du peuple, et vous vous êtes ligués avec les grands de ce monde.

» Je suis venu apporter la charité vraie, et combien de vos œuvres sont autant de blasphèmes !

» Je suis venu apporter la religion en esprit, et vous êtes tombés dans l’idolâtrie de la lettre.

» Je suis venu apporter l’humilité, et vos orthodoxies ne sont faites que d’orgueil.

» Je suis venu apporter le pardon, et vous ne cessez de juger vos ennemis.

» Je suis venu apporter la communion avec Dieu, et vos cultes résonnent comme les os d’un squelette.

» Je me suis donné moi-même, et vous m’avez travesti. J’étais rempli d’un saint enthousiasme et vous m’avez momifié. Je luttais contre les Églises et vous m’avez mis à leur tête. J’étais la vie et vous avez fait de moi un prêtre.

» Maudits soyez-vous, chrétiens, car vous m’avez trahi.

» Combien parmi vous ont protesté, lorsque les grands de ce monde préparaient ce qui se déchaîne aujourd’hui ?

» Qu’avez-vous fait, lorsque les peuples aveuglés se sont jetés les uns sur les autres, lorsque les sages ont légitimé cette honte, lorsque mon corps fut déchiré à nouveau ?

» Rien, rien, rien.

» Vous vous êtes tu, vous vous êtes cachés, vous vous êtes vendus.

« C’est vous qui êtes rouges du sang qui coule à flots, c’est sur vos fils que pèsera la conséquence de la guerre. Si l’esprit conservateur est le grand responsable, c’est vous qui l’avez incarné ! »

Mais, après un long soupir, Jésus eût ajouté à nouveau :

« Père, pardonne-leur. Ils ne savent ce qu’ils font. Oublie tout. Sauve-les, et que je recommence mon calvaire ».