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Seul, sur la campagne blanche, passait un voyageur.
La nuit tombait. Une inquiétude vague s’empara de lui, s’accroissant peu à peu jusqu’au bouillonnement d’une vie qui se sent riche, qui voudrait se manifester en quelque chose de grand, de surhumain, qu’elle ne voit pas mais qu’elle pressent avec force. Car c’est l’heure où l’esprit se laisse aller à un déploiement de la vie intérieure qui fait de cet instant celui où l’idée est la mieux consciente de soi. Puis à cet élan mystique, resté une fois de plus stérile, succéda un déclin graduel et doux, une mélancolie qui, malgré la déception, n’était alors pas sans charme.
Une amertume douloureuse arrêta l’homme. Il regarda la neige qui tombait et une immense sympathie l’unit à elle. Car elle seule, dans l’ombre de ce soir d’hiver, s’harmonisait pleinement avec la mélodie de son âme d’abord jaillissante en son trop plein de vie, ensuite calme et d’une tristesse auguste.
L’élan de l’âme se plaît, en effet, à voir tourbillonner les flocons blancs, à vibrer avec ce flux, cette sarabande, cet assaut où elle voit l’image de ses convulsions intimes. Elle se reconnaît dans le petit flocon saisi d’une audace lui faisant croire à sa propre valeur au milieu des myriades de ses semblables, qui, comme lui, se ruent dans une poussée aveugle, au sein de la sérénité d’un monde immobile et froid.
Mais quand le trouble intérieur est calmé, quand une fois de plus, bien que l’idée l’ait rapprochée de Dieu, l’âme trouve le vide devant elle, quand au tumulte des sentiments et d’une volonté démesurée succèdent l’engourdissement et l’abandon mélancoliques, l’esprit retrouve encore le symbole qui le charme. Il contemple l’amoncellement lent, d’une douceur infinie, puis triste et presque poignant, de ces flocons fous, forces d’une minute noyées dans l’indifférence de cette multitude. Tout semble se figer et se recouvrir du voile éternel, et la couche toujours montante de la neige, fin de tant d’activités et de luttes, parle à l’âme épouvantée de repos infini.
Telle est la vie pour l’idée.
Mais malheur à celui qui se laisse abattre par l’effort de la lutte ou la tristesse du résultat. Nous croyons agir dans le vide, alors que nous tissons dans l’ombre la trame invisible qui nous relie à Dieu. Nous craignons la vanité de nos efforts, alors qu’eux seuls subsisteront des forces en lutte aujourd’hui. Nous ne voyons pas l’idéal mais le construisons cependant.
Douloureuse entre toutes, la vie pour l’idée est la plus féconde, car souffrir c’est vivre vraiment.