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1923-10-30, Denis de Rougemont à Antoinette de Rougemont §

Ma chère sœur,

Je viens de finir un résumé d’impro à dire demain, et je vais passer à une répétition de descriptive. Il est exactement 1 ½ heure du matin ; point de saturation. J’ai décidé de ne pas me coucher avant d’avoir complètement tout pigé, histoire, chimie, descrip., algèbre, improvisation (sujet : Gérard de Nerval et le subconscient). Je risque d’en avoir jusqu’à demain, pardon, jusqu’à ce matin à 7 heures ; on viendra heurter, je fermerai mon cahier et dirai : oui. Figure-toi que depuis 10 jours, je n’ai jamais pu me coucher avant 11 ½ heures. Ça va durer au moins jusqu’à vendredi. Avec du thé fort et des cigarettes on se tient éveillé.

Tu t’étonnes que je ne suis pas à Étude ? J’y serai peut-être mardi [p. 2] prochain. « Peut-être », parce que :

1° Ma lettre de candidature, jugée trop peu sérieuse, a été refusée. J’ai dû en récrire une. Il paraît que je me fiche du monde.

2° Jacques Wavre fait opposition à mon entrée. Raisons ? Je ne vois que des compétitions galantes… Il faudra pourtant qu’il trouve un autre prétexte. Mon sort a été décidé il y a 2 ou 3 heures. Je saurai demain matin si décidément je suis un type capable de vivre en bonne harmonie avec cette bande de petits fats pontifes pour qui j’ai l’amitié la plus grande. Il y a pourtant quelques types intéressants, mais tant d’autres !

Autres ennuis : Papa ayant découvert subitement que j’étais un « intellectuel » croit devoir combattre ou contrebalancer un goût trop exclusif pour les lettres, etc., et veut maintenant que j’entre à Étude (après m’avoir ôté tout enthousiasme). Il regarde d’un œil favorable toutes mes sorties, « parce qu’elles me sortent de moi », et me mêlent un peu aux autres, et sans cela je me séparerais de plus en plus, etc., etc., etc.

[p. 3] Jolie soirée chez les [Morins], et non plus chez les Berthoud. Comme d’habitude : je me taille des succès dont je n’ai cure. Progrès sur d’autres soirées : aucun béguin, donc pas d’ennuis sentimentaux. Je dis « pas de béguin » parce que le grand-père Clerc a eu le mauvais goût de mourir au commencement d’octobre. Mais c’est peut-être bien, au fond. Tu vois que je ne te parle pas de moi. Ce n’est pas à dire que rien d’autre ne m’intéresse, loin de là.

Je trouve la vie très intéressante, parce que je suis en train de me situer dans le monde, par rapport à la Société et à la famille. (Bien grands mots.) C’est quelquefois un peu pénible. As-tu passé par une période semblable ? À propos, merci de la « bonne » lettre, en anglais facile. N’emploie pas trop « get », c’est le défaut des Anglais, paraît-il, de le mettre à toutes sauces. Il est deux heures moins vingt. Je n’ai pas sommeil grâce aux [Turmacs].

Demain : 7 heures de leçon + 1 de violon + bûche formidable pour jeudi. Jeudi : match de [p. 4] football : Gymnase contre Anglais de l’école de commerce. Je suis goal. On les plumera probablement. Il y a eu un bal chez les Bauer, samedi, bal pour jeunes filles à marier. Le même soir, j’ai été entendre au Temple du Bas la chapelle Sixtine chantant du Palestrina, prodigieusement bien. Je suis content que tu aies apprécié le cran d’Alexis François. Je lis la Chartreuse de Parme et des bouquins de philosophie, et aussi Pierre Jeannet, superbe. Paul Robert est mort. Tu liras quelques notes de Ch. Clerc sur lui dans la Semaine, pas formidables. Le toupet de [Thési] n’est pas banal ! (avec Claudine). Je pense faire mon travail pour Étude sur : Deux inquiétudes : Gide et Montaigne, on pourrait y ajouter Amiel. Ne parle pas de ce que je te dis ici dans une lettre circulaire, n’y fais pas allusion, ça pourrait m’embêter. Tiens-tu un Journal ? Ça peut être intéressant plus tard, mais c’est une astriction dont peu sont capables. Je me dis quelquefois : Si je loupais aux math ? On ne pourrait pourtant pas dire [:] Voilà un type qui n’est pas fait pour les études ! Ce serait assez curieux.

Au revoir, ne t’ennuie pas trop, c’est somme toute facile, je crois.
Ton frère affectionné
Topin

 

Je retrouve cette lettre dans ma poche à l’allemand. Je me suis couché à trois heures moins le quart. Sur le ballant pour Étude : 4 oui, 1 non, 3 abstentions. Putty et les vieux sont furieux. J’espère qu’ils arrangeront les affaires. Putty dit que ça vient de Trétel… (?)

J’ai reçu une lettre des Potiers qui me redemandent ton adresse, « illisible » disent-elles. Putty m’a demandé cette même adresse. Je ne sais si je t’ai dit que Léon est parti subitement pour Zurich, le veinard !