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1948-05-14, Denis de Rougemont à Alice de Rougemont §

Chère Mère,

J’ai terminé mon séjour ici : les deux semaines les plus fatigantes de ma vie. J’ai fait neuf discours, conférences, déclarations au cinéma et à la radio, conférences de presse, et pendant trois jours je n’ai presque pas dormi et à peine mangé, en menant de dures batailles dans les coulisses du Congrès, mais tout a bien fini. J’ai lu le Message du Congrès aux Européens, à la fin de la dernière séance plénière, après les discours de Churchill, Ramadier et van Zeeland. C’était plutôt émouvant pour moi, comme tu peux l’imaginer. Il y avait là dix-huit anciens présidents du Conseil et vingt-huit ministres, trois cents députés aux divers parlements européens, en tout mille deux cents personnes, de dix-huit pays, plus le nonce envoyé spécial du Pape, des évêques, et une nuée de journalistes, cinéastes, etc. Churchill a dit en français : « Très bon, excellent ! »

J’ai aussi parlé à Amsterdam mardi soir, et de nouveau à La Haye ce soir, devant un public d’amis de mes livres (lecture de pages du Journal des deux mondes, commentée).

Je reprends l’avion demain et serai au début de l’après-midi à Ferney, où j’ai envie de dormir pendant une semaine.

[p. 2] La Hollande est bien belle, et les Hollandais aussi sympathiques et chaleureux qu’il y a neuf ans quand j’étais ici. J’ai retrouvé beaucoup d’amis.

Vous pouvez me voir aux Actualités du cinéma, derrière Churchill, sur la tribune d’honneur (3e rang, entre les épaules de Churchill et la Princesse Juliana, lors de l’inauguration).

La Princesse m’a demandé des nouvelles de « ma sœur », et n’a pas dit grand’chose de plus — elle est très timide me dit-on.

L’écho du Congrès a été considérable dans la presse française et anglaise. Je ne sais pas encore ce qu’en a dit la presse suisse (qui avait cinq ou six correspondants spéciaux).

J’ai hâte de retrouver ma petite famille et la paix des champs !

J’espère faire un saut à Neuchâtel avant la fin du mois.

Ton fils affectionné
Denis