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1951-08-23, Denis de Rougemont à Alice de Rougemont §

Chère Mère,

Je ne suis rentré que hier soir mercredi du Tyrol, où j’ai dû rester 48 heures de plus que prévu, pour une conférence supplémentaire, et improvisée. Beau voyage en auto avec mes amis Dadelsen, par Zurich-Saint-Gall-Arlberg à l’aller, Innsbruck, Saint-Moritz, Sils-Maria, la Furka et le Valais au retour. Présidé un comité, prononcé un speech officiel devant les autorités d’Autriche, et donné une conférence : je n’ai guère eu le temps de respirer, sauf pendant le voyage. Je ne sais s’il me sera possible d’aller à Areuse pour ce week-end : Nino revient, Anne-Marie passe, j’ai beaucoup de travail ici, au début d’une nouvelle année. Peut-être pourrai-je m’échapper la semaine suivante, mais j’en doute. J’ai trois voyages prévus en septembre. Vie fatigante, mais c’est peut-être utile, et je n’ai pas le choix.

Puisque je ne suis pas sûr de te voir avant deux ou trois semaines, et qu’il me revient de plusieurs côtés des « on-dit » qui me concernent, je profite de cette soirée tranquille à Ferney pour te parler un peu de ma vie privée. Il ne m’était guère possible de le faire plus tôt, pour bien des raisons. Maintenant, la situation se précise. Mais ce que je te dis est absolument confidentiel.

Lorsque Simonne m’a quitté, il y a deux ans, après des années de mariage inexistant ou boiteux, j’ai compris que primo, il me fallait quelqu’un pour tenir ma maison, et que secundo je devrais trouver une femme qui m’aide dans [p. 2] la vie, qui soit un bonheur pour moi et non pas une entrave et un tourment perpétuel comme S. l’était devenue. Je voulais quelqu’un de gai, de fidèle, de naturel, qui accepte à la fois la vie un peu retirée de Ferney, et la vie cosmopolite à laquelle m’oblige mon activité du Centre et qui soit capable de les partager toutes les deux. Le problème semblait insoluble. Précisément à cette époque, puis un peu plus tard à l’occasion de la Conférence européenne de Lausanne, j’ai rencontré une jeune femme qui m’a fait penser que le monde n’était pas aussi invivable que je le croyais. Comme elle était mariée, j’ai écarté toute idée de « quelque chose de possible » entre elle et moi. Puis des hasards nous ont réunis plusieurs fois. Je me suis aperçu que son mariage était intérieurement fini — comme tant d’autres, et qu’elle s’efforçait de le maintenir en apparences, avec beaucoup de courage, à cause de ses deux petits enfants. Il n’y avait pas de conflit grave entre elle et son mari, un médecin de grand talent, mais rien de positif ne les liait (à part les enfants). Elle l’avait épousé à dix-neuf ans (lui en ayant trente) sans bien comprendre à quoi elle s’engageait sortant du couvent et de Leysin. Au contraire, nous trouvions l’un en l’autre tout ce que nous cherchions dans la vie. Après quelques mois, huit mois d’attente, l’été dernier seulement, elle a expliqué la situation à son mari, qui a décidé de divorcer à l’amiable. (Ils ont pris le même avocat, et aucun conflit ne s’est produit.) Les deux enfants lui seront attribués d’ici un an, d’après l’accord qu’ils ont signé. Le divorce doit être prononcé, sauf imprévu, le 3 septembre (ainsi que je l’ai appris hier à mon retour d’Autriche). Ceci est le côté douloureux de toute l’affaire. Je sais par expérience ce qu’un [p. 3] homme souffre quand sa femme le quitte, et il m’est dur d’être cette fois-ci du côté du coupable, non de la victime. Je ne l’aurais pas accepté, si j’avais pu croire que leur mariage avait des chances de durer, moi me retirant. Mais il n’en avait pas, de l’avis général de ceux qui les connaissaient bien. J’ai pris mes responsabilités.

Maintenant, l’autre côté de la situation.

Je ne puis pas imaginer une femme qui me convienne mieux. Caractère, éducation, goûts, intérêts, — tout ce que j’avais négligé de considérer il y a dix-huit ans en épousant S. — tout se correspond. J’ai découvert ce qu’était le bonheur. (Ce n’est pas trop tôt, à quarante-quatre ans !) Elle aussi. Je ne suis plus à l’âge où l’on peut se tromper ou faire des expériences risquées dans ce domaine. J’ai tout considéré, et elle aussi : convenance de caractère, situation sociale, chances de durée, âges (elle a trente et un ans), milieu, enfants, etc. Je ne pense plus, depuis longtemps, que l’amour suffise à tout, même s’il est sans cesse approfondi pendant deux ans. J’ai pu la voir, seule ou avec d’autres, à Paris, en Italie, à Genève, à Ferney, et tout le monde est frappé de ce que nous allons bien ensemble, dans les milieux les plus divers.

Je m’aperçois que j’ai oublié de te dire qui elle est. Fille du Dr Repond, psychiatre fribourgeois, sommité médicale connue dans le monde. Famille de vieille bourgeoisie catholique anticléricale (à part son oncle, colonel des Suisses au Vatican). (Mère arménienne du Caucase, médecin aussi, séparée de son mari depuis longtemps.) Elle vit seule à Genève depuis six mois. Actuellement en Gruyère avec ses enfants, dans leur petit château-ferme. Si tout va bien, [p. 4] nous pourrons nous marier dans 4 à 6 mois.

Tu vois que dans un sens, c’est un peu prématuré de te parler si longuement de tout cela. Mais d’autre part, je sais qu’on jase — avec les malveillances habituelles — et je crois qu’il vaut mieux que je te dise ce qu’il en est en réalité, en essayant d’être aussi vrai que possible.

Elle a quelque chose de si rayonnant, à la fois gaie et sérieuse, que je n’ai vu personne qui ne l’aime tout de suite.

Je sais bien que tes sentiments seront mélangés. Rien n’est plus pénible que ces histoires de divorce — dont le monde est plein. Je crois pouvoir dire que j’en sais autant que quiconque sur ce sujet. Je sors d’en prendre. Mais avec le temps cela s’efface et ce qui reste, c’est la mystérieuse convenance des êtres, ce qui fait qu’ils se sentent en paix ensemble. Et je l’ai trouvée pour la première fois avec Nanik. Il m’est très pénible — plus qu’à beaucoup d’autres — qu’elle doive divorcer pour m’épouser. Mais ceci étant accepté, non sans peine, il est certain que tout le monde approuvera mon choix et m’en félicitera.

Bonsoir, chère mère, je t’embrasse bien.
Denis

 

Samedi. A.-M. vient de rentrer, en bonne forme semble-t-il, pour repartir. J’attends Nino demain. Marguerite est là, aussi. La maison se réveille !