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1928-02-04, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Mes chers,

Je suis bien fâché que vous ayez été si troublés par mes lettres ou mon absence de lettre. Encore une fois, les postes autrichiennes sont responsables pour beaucoup dans l’affaire ; j’ai découvert qu’il y a une boîte, près d’ici, où je mets quelquefois des lettres et qu’on lève très régulièrement. Quant à ma lettre datée du 25 et timbrée du 29, c’est le dénommé Mangin qui a oublié de la mettre à la poste ; il s’en excuse. Évidemment qu’à distance, ces irrégularités prennent des proportions plus graves. Surtout dans les circonstances où vous étiez.

La lettre de papa m’a fait très plaisir, et je comprends fort bien [p. 2] la situation maintenant. Évidemment que ça n’est pas des plus facile ni pour Toinette vis-à-vis de ses demi-beaux-parents, ni pour vous vis-à-vis de votre gendre. Mais je suis certain que tout s’arrangera avec le temps, vu la bonne volonté des 2 parties. A-t-on déjà « annoncé la chose » en ville ? Ce mariage à Pâques me bouscule un peu !! Je pense que cela se fera sans tralala, c’est du moins ce que Toinette m’écrit. (La pauvre ne comprenait rien à mon silence, naturellement, c’est tout de même par trop bête.)

Je me demande si je dois écrire à Max P., je suis embarrassé, parce que je ne le connais presque pas et serais pourtant censé le connaître. [p. 3] Au fond, c’est mon cousin issu de germain ! Je pense que Toinette plante là la Source, bonne pour les vieilles filles ? Et que pensent de l’affaire les Oncles Henri, les Areusiens, tante Beth ?

Toinette femme d’un professeur de droit ! Qui l’eût dit qui l’eût cru ! Je pourrais m’amuser à me fiancer aussi à Vienne, pendant qu’on y est, et à venir me marier à Areuse à Pâques aussi. Mais je crois que j’épouserai une Hongroise, tout bien compté. (Je ne sais pas encore laquelle, rassurez-vous.)

Pour le moment, je fréquente surtout des barons, et délaisse les juifs pour un temps. Les barons sont une classe à part dans la société viennoise, quelquefois amusants. On les voit à des « fünf Uhr Tee », ils ont beaucoup de peine à vous inviter chez eux, mais cela arrive. L’ennui [p. 4] c’est qu’on n’arrive pas à se souvenir de leurs noms, sauf quelques-uns particulièrement sonores : Quenessay, Callenberg, Taxis, etc. Samedi prochain, bal à l’ambassade de France, si cela ne me coûte pas trop cher. Économiquement, la situation est bonne.

Intellectuellement, un peu relâchée. J’ai dû écrire à Guyot que malgré tous mes efforts, je n’arriverais pas à lui envoyer une nouvelle pour le 1er numéro. Cela n’a guère d’importance du reste, pure vanité. Je vais paraître en hongrois, j’en suis très fier (en mars je pense). Je réunis ici une quantité énorme de notes et documents. Cela ressortira un jour ou l’autre, sous forme de romans et d’essais. Il ne faut pas que je me presse trop d’écrire, en pleine période de croissance intellectuelle.

[p. 5] De plus en plus, je vois qu’il est quasi impossible d’écrire et de sortir à la fois. Il faut alterner.

Je ne sais pas si je vous ai dit avoir fait la connaissance, tout par hasard, d’un curieux personnage, qui signe Guy Launay dans Le Matin, et qui est un prince russe exilé, 30 ans, beaucoup de voyages derrière lui. Je vais le voir plus souvent ces temps-ci, car il se fixe à Vienne pour l’hiver. — Perrot (de Chambésy) m’a écrit et téléphoné en mon absence. Je lui ai répondu et l’ai aussi manqué au tél. et chez lui. Il faudra bien pourtant qu’on se rencontre ; mais je tiens à cultiver surtout des Viennois et des vrais étrangers.

Je crois que Pierre et moi allons devenir célèbres dans les rues de Vienne pour nos extravagances de tous genres. Nous nous livrons à des scènes de mendicité particulièrement réussies.

[p. 6] Les conférences des APP ont l’air de très bien marcher. Je suis sûr que celle de Bertrand aura été très bien, j’ai gardé un excellent souvenir de celle qu’il fit à Aubonne.

Vienne brille par une absence complète de conférences intéressantes. Il n’y a que des concerts. Les virtuoses internationaux viennent toujours nous jouer quelques morceaux dans notre salon. Hier soir, c’était la pianiste grecque Hella Spandonidès, assez célèbre, et qui nous offre sa villa à Athènes pour le cas où nous y passerions. Je reste en bons rapports avec Budapest, où j’ai l’impression d’avoir laissé des amis plus fidèles que les Viennois.

Mais voici l’heure des frites. Je m’arrête et vous embrasse.
Votre fils affectionné
Top.