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1931-11-25, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Mille mercis pour les 496 fr. bien reçus et encore mieux employés. Je commence à voir l’issue de mes difficultés d’argent, qui ont été grandies ce mois-ci. Je serai décidément augmenté de 500 fr. par mois dès le 31 janvier, et c’est bien le moins, puisque mes responsabilités se trouvent doublées du fait de l’adjonction effective des Éditions du Cavalier. Caudron me laisse entrevoir des « combines » — % sur la vente de nos livres — qui pourraient porter à 3000 mon salaire mensuel. Ceci d’ici Pâques peut-être. Mon éditeur du Paysan m’offre moins que j’espérais, par contre celui de ma traduction me donnera 2000, ce qui est généreux pour un si petit livre. Je vais encore me débrouiller pour des articles, et tâcher de payer toutes mes dettes. Pardon de ces détails sordides, mais je tiens à vous rassurer sur ma « matérielle ».

[p. 2] Je vois presque chaque jour des types qui n’ont presque pas de quoi manger, mais qui peuvent vivre avec une chemise par quinzaine, une chambre à 150 fr. et une casquette, ce qui simplifie beaucoup la question. Avec 600 fr. ils vivent tout juste, et moi avec 2000 je m’endette… C’est la rançon d’une « place en vue » telle que la mienne.

Je suis un peu intimidé à l’idée des somptueux bureaux que j’aurai fin janvier à Paris, ornés d’une enseigne lumineuse, au-dessus d’une vitrine de 40 mètres de long !! Je serai décidément un gros môssieu. De Traz est aux anges. — Le soir je pousse un grand ouf ! de soulagement, car j’ai fait les dernières corrections à mon grand catalogue, et donné le bon à tirer du numéro de Foi et Vie. J’ai passé une partie de l’après-midi dans l’usine, à corriger les feuilles du catalogue à mesure qu’on les composait et tirait devant moi, faisant renverser les titres, sauter des lignes, dans une fièvre vraiment « trépidante ». C’est affreusement difficile d’écrire un texte au milieu du bruit des machines et des conversations, sur un coin de table, en tenant compte de l’effet qu’il produira au fond des provinces huguenotes et dans les salles de rédaction parisiennes.

[p. 3] Je dois écrire, à la demande de la NRF une note de trois-quatre pages sur la nouvelle version des Signes parmi nous de Ramuz. Pourriez-vous m’envoyer un petit ouvrage de Pierre Kohler sur ledit Ramuz, paru aux Cahiers de l’Anglore, et qui doit être sur ma bibliothèque du milieu, couché, avec d’autres cahiers de cette revue. Il contient une bibliographie dont j’ai besoin. Je suis content de pouvoir parler de ce Ramuz qui me paraît de plus en plus grand, comparé à ceux d’ici, tellement plus humain, de bonne qualité, plein d’une bonté et d’une rudesse propre qui manquent aux meilleurs écrivains parisiens. Je vais aussi écrire une chronique de Foi et Vie sur les quatre meilleurs romans de l’année, qui sont tous d’auteurs protestants : Schlumberger, Bost, Chardonne et Ramuz. Et je fais une campagne préparatoire pour Kierkegaard, dont j’ai réussi à attraper presque toutes les œuvres pour nos éditions, et qui sera une sorte de Nietzsche — comme importance — mais chrétien.

[p. 4] Je vous ferai envoyer cette nouvelle édition reliée de Comment lire la Bible de Fallot, très réussie.

 

Avez-vous vu passer en ville la superbe Hispano de la baronne Jules de Pury, menée par un chauffeur en livrée à boutons d’or portant couronne ? Cela doit faire sensation, et je chicane amèrement Roland sur cet étalage de luxe, d’autant plus qu’il prétend que sa mère vient de perdre la moitié de sa fortune. Comme tout le monde, quoi.

Je commence à refuser les invitations, qui vont se mettre à pleuvoir, avec la reprise de la saison. Ce soir une loge pour le concert d’un prince russe, demain une soirée chez une sculptrice arménienne, et des dîners, des thés, cocktails. Je me restreins à des amis moins passagers, vois surtout, ces temps, de jeunes philosophes des plus intéressants ; c’est ce qu’il y a de mieux à l’heure actuelle. Beaucoup inclinent vers Moscou, mais ne refusent pas Genève… à commencer par un tout jeune professeur à l’École des hautes études. Tout cela est bien passionnant, et je me sens très loin de mon époque mondaine et de mes bals aristocratiques !

Tuti se lance aussi dans une affaire d’éditions. C’est risqué, à Berlin ! Mais tout est risqué aujourd’hui.

Votre fils affectionné
D.