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1930-02-20, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Merci du mot transmis par Roland à son retour — via Stuttgart ! — et merci pour les caramels dévorés et savourés comme ils le méritaient, et qui sont tombés à point dans ma cure de suralimentation : j’ai en effet découvert que tous mes maux venaient de ma frugalité exagérée (sommeil, maux de tête, faiblesses, etc.). On m’a invité plusieurs fois ces derniers temps, et j’ai constaté que cela me convenait fort, aussi ai-je un peu relâché les cordons de la bourse au restaurant, quitte à supprimer les cigarettes et le taxi rituel pour aller au bal de la baronne des Rotours ou de la comtesse de Monti de Rezé. Vous voyez que je continue à fréquenter une société des plus choisies, un peu [p. 2] trop choisie à mon gré, cela devient vite lassant. Ce sont des bals pour marier les jeunes gens, et je crois que vraiment nous sommes les premiers Suisses à les fréquenter (Suisses et protestants !). Je suis bien décidé à ne pas épouser dans la noblesse catholique, soyez tranquilles. Par contre, les Russes me tentent assez : nous fûmes hier soir dîner dans l’intimité de chez la princesse Ouroussoff, et en sommes enthousiasmés. Il y avait là deux jeunes filles ravissantes, des fils pleins d’esprit et d’amabilité, et la vieille princesse — qui a ouvert une maison de haute couture. Elle est tout à fait remarquable d’intelligence, de verdeur et de liberté d’esprit. C’est là la plus charmante soirée que nous ayons eue à Paris. Ces Ouroussoff se trouvent connaître assez bien les Julien Monod et les Hugues Jéquier ; ils sont ratiboisés, mais plein d’allure, et savent fort bien s’en tirer dans la vie. Nous avons dîné à une longue table patriarcale couverte de mets russes, dans un [p. 3] immense corridor, dérangés sans cesse par des téléphones de cousines Trubetzkoï ou Bagration… Si l’on avait annoncé le comte Tolstoï, cela eût paru parfaitement naturel. Un de ces soirs, nous irons au théâtre avec les filles du célèbre pianiste Rachmaninoff, dont une est devenue princesse Wolkonski. C’est curieux de se sentir tellement plus près de ces gens que des vieux aristocrates français du Figaro, un peu figés dans leurs élégances d’avant-guerre. — Un autre cercle dans lequel je suis tombé, c’est celui des Eggimann, l’ex-éditeur. J’y ai vu une trentaine de compatriotes de tous les cantons, c’était assez comique, et nous avons pris d’énormes fous rires, Jacques Pourtalès et moi. M. Eggimann est charmant, il m’a promis de m’inviter avec des éditeurs, cela va m’être fort utile pour « Je sers ».

Je suis bien content de voir que le travail devient sérieux et « conséquent » comme disent les Vaudois, à Clamart. Dès aujourd’hui, j’ai vraiment un tas de choses à [p. 4] faire et de projets à mettre sur pied, et je constate que mes relations personnelles vont m’être d’un grand profit. J’espère que cela se traduira en espèces sonnantes avant trop longtemps. (Pour le moment, je m’en tiens au budget que je vous ai envoyé, c’est-à-dire que j’ai besoin de 140 f. suisses par mois.) Je constate que c’est un tour de force de trouver un appartement. J’ai pourtant quelques espoirs, ce sera là la seule économie possible. (Jaloux est bien logé (4 pièces) pour 5500 f. par an ! et moi avec une chambre cela me fait 7300 !)

Je vois peu de gens de lettres et n’en ai guère envie, 1° parce que c’est d’une maigre nourriture spirituelle en général, 2° parce qu’ils vous donnent tous rendez-vous dans des bars d’où l’on ressort vidés de tous ses sous, 3° parce qu’ils ne demandent qu’à « utiliser » les nouveaux venus, 4° parce que j’ai bien le temps et que je préfère les attendre chez moi…

Merci des nouvelles de Titine. Et Toinette ?? Déjeuné dimanche chez les Froté, très gentils. Oncle Max identique à lui-même. Gino fait 1 million d’affaires par mois !! Il paraît que Monique Meuron a dû quitter le couvent à cause de sa santé, c’est bien triste… Valérie et Michel ne donnent pas signe de vie, je me demande où ils sont. — Merci encore pour les démarches auprès d’Oncle Claude. Je ne comprends rien non plus à la lettre du Département, sinon qu’ils ont envie de m’embêter. S’ils m’appellent l’hiver prochain, tout est à recommencer. Dîné chez [Jacqui] à Vanves, sa femme est gentille, mais vraiment « peuple », et c’est une gêne continuelle… Pardon de ce méli-mélo, je suis très pressé et Roland me harcèle !

Je vous embrasse.
Topinet

 

Voilà un ministère cartelliste au pouvoir, on s’attend à une nouvelle dégringolade financière.