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1925-02-03, Denis de Rougemont à Antoinette de Rougemont §

Ma chère Toinette,

Il faut que je t’écrive vite quelques mots pendant que je suis encore sous l’impression de la cérémonie de cet après-midi à la Rochette. Papa a été tout simplement admirable, se sentant parler devant un auditoire aussi peu indifférent que possible, d’amis, de cousins, de tantes, uniquement. Samuel Robert ensuite a été très bien, mais ce n’était plus ça, ça ne vous prenait plus quelque part dans la gorge… Ensuite, après un thé assez gai, nous avons été quelques-uns au Mail, pour ensevelir l’urne où il y a quelques cendres de Claude mélangées à des cendres de bois du cercueil. Je n’étais guère préoccupé que de mon chapeau et du froid sous un ciel admirable. Ce soir, après avoir relu la dernière lettre de Claude, je serre les dents très brusquement. Écrivons donc, « appliquons-nous ». D’ailleurs, me disais-je pendant le culte de Papa, si Claude était là il me traiterait de je ne sais quoi pour faire tant de simagrées et de sentiments. Les Odier et Charles Thierry étaient heureusement venus, de sorte qu’il y a eu tout de même quelques jeunes.

On parle des « Avertis ». Pourquoi était-il si grave [?] « Mon petit Cupidon est tombé, m’écrit-il, mauvais présage » et tout de suite après « Holley ! char (?) up ! comme dirait mon père en mélangeant le parisien et l’anglais… »

Tante Marthe est absolument maîtresse d’elle-même, grave et distinguée à un point incroyable.

 

Samedi soir, nous avons fait un très joli souper de gâteaux à Valangin, Souzy Perrot, Gil, Louise Mackay, les 4 Bovet, Denys et moi. Vraiment réussi. Je leur ai dit la permission que Mme Lutz t’a donnée, ils sont enchantés.

[p. 2] Je compte toujours venir à Zurich dans la deuxième quinzaine de février, mais j’attendrai un mot de toi ou de Léon, auquel je te prie de faire toutes mes excuses : j’ai bêtement cru que je n’avais plus besoin de lui envoyer ton adresse et que tu savais la sienne exactement. J’écris très rarement, ayant de moins en moins de temps libre.

Qu’as-tu vu de Pitoëff ? Mme est merveilleuse dans Six personnages en quête d’auteur. Ils reviennent ici le 16. — Conférence Marsau, exquise, du style des Passantes tout pur, une élégance très discrète, mais parfaite, que j’ai examinée à bout portant dans le train et à la sortie de l’Aula.

Dans ce monde où tout passe, — comme l’on sait, — la vie continue donc, fort heureusement.

Ton affectionné
Topinet

 

M. Ernest [Mouvert], en revenant du Mail disait à Papa qu’il ne pouvait croire qu’un tel coup ne « fonde pas la glace » et ne fasse céder… elle ou lui je ne sais. Papa parlait de cas « d’envoûtement ». Il m’a dit ensuite que tante Jeanne, — qui est ici, — aurait « tâché de se faire inviter à la Rochette », — il n’y avait qu’Oncle Eugène qui fût là.

Et des allusions de Papa dans son culte ! Mais ce cher Oncle Max me paraît plus gosse que jamais, charmant, courageux, affectueux, superficiel, incapable d’oublier sa qualité d’homme du monde disert, et surtout, d’un agité !

Pour reparler de moi ; la note que j’ai envoyée à la Revue de Genève sur le Chant funèbre paraîtra en février : « Elle me plaît beaucoup » m’écrit Robert de Traz. Un petit succès, mais comme dit Papa, cela ne m’aidera pas à trouver une profession. Pourtant, peut-être…