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1930-07-20, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Voici mon dernier jour à l’hôtel Corneille. Dès demain je serai à l’adresse de ce papiera, jusqu’au 14 août, date après laquelle je soupire. Je rencontre des difficultés de tous genres dans cet établissement. D’abord, je n’ai que les samedis après-midi pour courir les magasins, et c’est tout à fait insatisfaisant. Je ferai faire par un menuisier un bureau et une bibliothèque, ultra-simplifiés, cela m’économisera quelques centaines de francs, et m’obligera à m’en passer pendant quinze jours. J’ai : un lit-divan et ce qu’il faut dessus, le tout pour 720 fr. 2 draps, 1 couverture, 1 taie d’oreiller : 375 fr. 1 fauteuil en plaques de cuir : 300 fr. Roland m’a prêté 1 petite table basse et 1 lampe. Il me manque : des rideaux, 2 chaises, 1 table, 1 bureau, 1 tapis de feutre. [p. 2] Je chercherai une partie de ces choses d’ici le 1er août. J’aimerais arriver à me meubler suffisamment pour pouvoir sous-louer du 15 août au 15 octobre, puisque je devrai tout de même payer ces deux mois (environ 1000 fr). Il y a mille petites dépenses accessoires : polices de gaz, d’électricité, avances à payer sur ces deux choses, femme de ménage une heure par jour (à 3,50), etc., etc. Mais cela est largement compensé par les pourboires à payer ici, le train, les cafés, autant de choses que je pourrai désormais économiser. Je suis vraiment très soulagé d’habiter chez moi : je pourrai dormir deux heures de plus par nuit (c’est-à-dire 7 au lieu de 5). Je n’aurai plus ces courses éreintantes du métro et train de 7h ½ à 8h et au milieu du jour. Enfin, je pourrai un peu travailler pour moi, dans le calme le plus absolu. — J’ai réglé provisoirement mon permis de séjour, et ne reprendrai mes démarches pour le permis de travail qu’en octobre.

Je ne sais toujours pas ce que me réserve Caudron pour l’hiver prochain. De Traz est en train de monter ses « Éditions [p. 3] du Cavalier », Maury sa collection à lui, je ne sais ce qui me restera… En tout cas, il faudra qu’on m’augmente ou qu’on diminue mes heures de travail, tout-le-monde à Paris me dit que je me fais exploiter.

Mon travail est toujours assez dur. Je dois organiser et travailler en même temps. Les employés subalternes ont fait des gaffes énormes qu’il me faut réparer tant bien que mal. Le personnel commence à comprendre un peu mieux ce que je fais, mais cela n’est pas facile d’imposer à des gens déjà surchargés toute une activité supplémentaire.

Si vous pouviez m’envoyer encore 200 fr. suisses d’ici dix jours, je serais en mesure de signer mon bail, pour lequel il me faut donc 3100 fr. (J’en récupérerai 2500 d’ici neuf ans !! à l’expiration du bail.) (Les 100 + 500 autres sont pour les frais de notaire et une avance sur les « charges ».)

Après tout cela, il faudra que j’arrive à ne plus vous demander un sou dès novembre, et je crois sérieusement que je le pourrai.

Je ne vois plus que mon ami hongrois Gyergyai qui est ici pour trois semaines. Tout le monde est parti. La semaine prochaine, je dois aller voir Jean Paulhan, le directeur de la Nouvelle Revue française, successeur de Jacques Rivière. Il m’a fait dire par Gyergyai qu’il tenait beaucoup à ma collaboration, ce qui est assez flatteur pour moi, — mais je n’ai rien à lui offrir ! — Enfin, je vois qu’il n’y a pas toujours besoin d’intriguer pour arriver, c’est un peu soulageant.

Oncle Edmond et Pierrette sont venus me prendre un soir et nous avons dîné ensemble, un peu courtement malheureusement, car je devais voir quelqu’un ce même soir. Oncle Ed. était très gentil et en train, P. pleine de projets et d’espoirs.

J’ai l’impression de tourner une page de ma vie en m’installant. Dès maintenant, je mène ma vie à moi, un peu à l’écart de Paris, et dans le style que j’aime. Je pourrai écrire une partie de ce que [je] traîne avec moi depuis deux ans, cinq volumes, et surtout, je me fatiguerai moins. Je n’aurais pas pu vivre un deuxième hiver comme celui-ci sans « crac ». — Je vous récrirai bientôt pour vous dire comment ça va à Clamart, ou plutôt à Issy. — J’espère que vous n’avez pas eu trop vilain temps dans les Alpes, il fait presque froid ici ! Ce n’est pas de chance pour Papa.

Dites à Titine et aux Max que je serais bien content d’avoir parfois de leurs nouvelles. Je tâcherai de passer une fois chez tante Édith, si possible.

Très affectueusement.
Denis