[p. 1]

1923-12, Denis de Rougemont à Alice de Rougemont §

Ma chère maman,

2 mots à toute vitesse comme tout ce que je fais ici. Merci de ta carte reçue ce matin. Je ne me fatigue pas trop, rassure-toi, m’amusant tout plein, sans avoir le temps de m’embêter une demi-seconde. Je dors le matin jusqu’à 10 heures et me couche généralement à minuit-une heure. J’ai déjà vu tout Paris, en grande vitesse, et vais commencer à détailler ça. Je négocie l’achat d’un complet à des prix fantastiquement… bon marché (200 à 300 fr. français, à ce compte je pourrais m’en payer 2 !).

Très joli temps hier, ce qui a fait éclater les bourgeons de marronnier (ces petits arbres que Moulache trouve très spirituels). En fait de spirituel, suis allé hier soir avec L’Hardy, après un excellent dîner, taxi, etc., etc. — voilà ce que c’est que de vendre des écharpes — je suis allé donc à la Boîte à Fursy, [p. 2] tout à fait charmant. Entendu des chansons à la douzaine sur Scelle et la Comédie française. Les étudiants continuent à courir les rues en criant « au violon Scelle ! » Boulevard Clichy à minuit et demi ! C’est complet dans le genre parisien. Mardi soir, j’ai été à Knock de Jules Romains, admirablement joué. Tante Jeanne me laisse complètement libre d’aller où je veux et quand je veux. Elle « m’invite » seulement les jours où il y a du monde à dîner. J’ai retrouvé Moulache plusieurs fois à l’angle du Café de la Paix, place de l’Opéra, où nous avons rendez-vous. Ce soir je vais chez Loze, c’est Thési qui m’y envoie. Loze connaît des tas d’écrivains, ce pourrait m’être utile une fois ou l’autre. Je m’initie petit à petit, par Thési et d’autres, aux beautés de la vie littéraire à Paris !!

Ce que j’ai vu de plus étonnant (outre les autos qui se touchent toutes dans la rue Royale), je crois bien que c’est les foules courant dans les couloirs du métro et s’entassant à étouffer entre les affiches, les carreaux blancs brillants, les lampes à arcs, et dans une odeur qui ressemble assez à celle qui règne chez nous pendant les lessives. Mais, pour parler comme les receveurs de tram : c’est complé.

Au revoir donc.
Un bon baiser de ton aff.
Top.

 

Déjeuné chez Oncle Max hier. J’ai été le reprendre à son bureau entre la place des Vosges et le quartier juif, très pittoresque et [Illisible]. O. Max est assez bas ces jours, il sera seul depuis ce soir, Jacques rentrant peut-être définitivement, et ses pensionnaires, M. et Mme [Illisible] le quittant aussi.

Je tâcherai de sortir un soir avec un membre de la famille, mais c’est assez difficile : je ne sais jamais ce que fait Gino, sinon qu’il brasse des affaires, et rondement. C’est très intéressant de les entendre discuter, Oncle Max, Oncle Eug. et lui.

Quant à l’impression que me fait Paris, je ne peux pas en parler dans une lettre tout historique, il faudrait un gros livre. Je suis né pour y vivre, j’en suis persuadé. Je pars maintenant pour le salon des indépendants.