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1932-01-11, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Me revoici dans une chambre enrichie d’un tapis qui fait très studio Montparnasse, bien qu’il soit composé de vieilles robes du siècle dernier. Je suis rentré de ce charmant séjour areusien avec un début d’angine que la douceur du climat parisien a guéri. Mon voyage a été utile à nos affaires ; Oncle Eugène C. fut vraiment charmant et le téléphone de Maurice Robert chez les Max a permis de mettre au point une question épineuse. J’espère que la réponse de Caudron va décrocher deux belles souscriptions. Si Reutter s’intéresse aussi à la chose, ce sera fort beau, et je ne pouvais espérer plus. Caudron et Monbrison [p. 2] sont ravis. La situation est d’ailleurs la suivante : réussir cette augmentation ou fermer boutique. C’est tout de même épatant de vivre avec des gens comme les deux susnommés, Maury, etc. J’ai de plus en plus la certitude que c’est la dernière carte, mais aussi la plus belle, du protestantisme français, que nous jouons.

Trouvé une belle lettre de Ramuz qui me remercie d’avoir situé le problème à sa vraie profondeur. Il me dit que les « capitalistes » ne se doutent pas de la gravité de la situation. Je crois qu’il les connaît mal. Oncle Eugène C. était plus noir encore que Caudron, et il m’a dit que quoi qu’il arrive au printemps et plus tard, une période de prospérité comme celle dont nous sortons ne se reverrait jamais. J’ai d’ailleurs été frappé de sa largeur d’esprit. « J’ai les idées qu’avait [Naine] », m’a-t-il dit !

[p. 3] Caudron m’a de nouveau affirmé que j’étais loin d’être payé en proportion de mes services, et qu’il voulait absolument m’augmenter. En attendant, je n’ai pas pu toucher mon mois de décembre, il sera mangé par mon terme de loyer, et ma savante combinaison Stelling devient inopérante, mais c’est pour plus tard.

Nouvelles offres de collaborations à des revues, de conférences, de traductions que je dois refuser faute de temps. Je recopie d’arrache-pied mon Paysan.

Ces six jours d’Areuse m’ont bien reposé, je me sens plus calme dans mon travail. J’espère que la prochaine fois je serai délivré de tout souci d’affaires et pourrai flâner un peu le long du lac, cela m’a manqué, mais nous avons bien bavardé et si je ne vous ai pas trop fatigués, c’est [p. 4] parfait.

Sur quoi je vais « à le à la au lit ».

Votre fils affectionné
Denis

 

P.-S. La souscription de Papa a touché Caudron, merci encore, je crois que c’était très indiqué.