[p. 1]

1935-04-22, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Merci pour la carte de maman, reçue hier. Vous allez donc me voir débarquer mardi prochain vers 9 heures du soir, si mes correspondances sont bonnes. Il faut que je sois un peu à l’avance à pied d’œuvre, pour vérifier mon fourniment. Je vous demande même de me rendre deux petits services urgents : 1° de donner mon pistolet et mon sabre à l’arsenal de Colombier, pour nettoyage. 2° de faire reclouter mes souliers de marche. Je crains de n’avoir pas le temps de faire faire en 48 heures ces réparations indispensables. (Surtout à l’arsenal, qui risque d’être encombré à la veille du cours.) J’ai demandé à ma belle-mère de bien vouloir expédier ma malle militaire à la gare de Neuchâtel. Je la prendrai au passage. — Je ne puis dire à quel point tout cela m’ennuie et me dépite. C’est une basse nécessité financière, un billet de mille, qui m’oblige à subir ces quinze jours de caporalisme et les vexations diverses qu’on m’y prépare. Et j’ai peur que Simonne supporte mal ces trois semaines de solitude complète. Nous ne voyons aucune amie à inviter…

Pourriez-vous m’adresser sans retard un mandat de 500 fr. français (à prendre sur l’héritage fameux). Il me les faut pour le voyage, et pour la subsistance de Simonne. J’attends de petites rentrées qui ne viennent pas, et crains de me trouver à court le jour du départ.

[p. 2] Je dois aller à Lunel, mercredi, parler de Barth à un congrès d’instituteurs. Ma traduction ne sera pas terminée en mai, c’est un autre gros ennui de ce service.

On m’écrit de Paris que tout espoir n’est pas perdu pour Francfort, à l’automne. C’est bien la seule chance qui me reste de gagner la pitance de ma petite famille l’hiver prochain.

Je crois que nous n’avons guère plus chaud que vous. Un jour de froid intense succède à un jour de soleil brûlant, et nous traînons des rhumes. Il a même fallu rallumer la salamandre plusieurs fois !

Au revoir donc, et pardon de vous déranger encore pour mes petites affaires !

Affections de nous deux.
Denis