[p. 1]

1935-09, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Je n’arrive plus à retrouver l’adresse de votre hôtel et je vous enverrai ceci par Areuse. Nous venons de passer dix journées tuantes à voir une moyenne de vingt personnes par jour, à dîner et déjeuner chez tout le monde, à voir toutes les pistes échouer l’une après l’autre. Il n’y a vraiment rien à Paris. Mais un jour par hasard j’ai été présenté dans un café à un Allemand, directeur du bureau d’échanges universitaires franco-allemand, et lecteur très intéressé de mon bouquin. Le lendemain, [p. 2] il m’a fait appeler et m’a proposé de devenir lecteur de français à l’Université de Francfort. Ce que j’ai accepté. Il y a quelques démarches à faire, mais je crois qu’on peut considérer ma nomination comme à peu près certaine. C’est peu payé, mais très suffisant pour vivre en Allemagne. De plus, il y a presque six mois de vacances, et seulement dix à douze heures de cours par semaine, dont huit de séminaires (explications de textes, conversations) qui ne demandent presque pas de préparation. J’aurai donc un maximum de temps libre. Le plus curieux, c’est que c’est au fond par l’O. N. que j’ai accroché cette occasion. Le Herr Doktor nazi qui dirige l’office allemand de Paris connaît très bien mes diverses activités et voudrait justement nommer un [p. 3] représentant de la « jeune France ». En outre : il a lu Le Paysan du Danube et beaucoup goûté tout ce qui concerne l’Allemagne. Contrecoups imprévus !

Nous resterons ici jusqu’à jeudi je pense. Il faut que je voie Schmidt, ex-lecteur à Marburg, qui me passera beaucoup de tuyaux précieux.

Donnez-moi, s’il en est encore temps votre adresse à Nice pour que nous puissions vous avertir de la date exacte de notre retour à Anduze. Je ne trouve pas votre adresse sur la carte de Papa.

Je vous quitte pour aller à un concert. Nous nous payons un peu de bon temps après toutes ces journées de courses et recherches. J’espère que vous en faites autant et que vous n’avez pas trop froid. Ici il gèle malgré le soleil.

[p. 4] Au revoir, à bientôt peut-être. Tâchez de faire le crochet d’Anduze !

Affections de nous deux.
Denis