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1935-10, Simonne de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Nous devions partir ce soir et finalement nous ne partirons que demain. Et encore j’ai bien cru que je ne partirais pas avec Denis cette fois-ci. Dimanche nous voyons les Schmidt qui nous donnent toutes sortes de renseignements rassurants sur les appartements, loyers, etc. Mais hier Denis invité chez Epting, a rencontré un docent de Francfort, installé depuis le dernier semestre, qui nous a prévenus qu’on ne trouvait rien à louer, que tout était pris depuis l’ouverture, au printemps, de plusieurs grandes usines aux portes de Francfort. Lui-même a dû loger plusieurs semaines dans une pension pour finalement trouver quelque chose à Bad Homburg (Bains du Kaiser, etc.) qui est à 20 minutes de Francfort — ville d’eaux déserte en hiver et où l’on est mieux qu’en ville paraît-il. D’autre part nous apprenons que F. est malsain, situé dans un fond, très humide, et pas très froid. Nous avons revu ce matin ce professeur, qui nous a donné des adresses et des indications utiles. Quelle déveine que la nomination ait tant tardé ! Francfort n’est surpeuplé que depuis le mois de mars. Nous y serions arrivés encore assez tôt.

Notre intention est donc de partir ensemble. — On risquerait de rester longtemps séparés s’il fallait attendre d’avoir trouvé un appartement. Nous serons sans doute obligés de prendre des chambres dans un hôtel ou une villa à Bad Homburg — à des prix très bas étant donné la saison — et d’attendre là quelque chose de définitif. Nous vous tiendrons au courant tout de suite bien entendu. Pour la situation politique ce monsieur est pessimiste et menaçant — il semble appartenir à une opposition de droite. On voit que les gens grillent d’envie de parler du régime, tout enchantés qu’ils sont d’être hors des frontières, mais que de mystères !

Nicolas. Je ne l’ai pas pesé depuis notre départ d’Areuse. Mais il nous semble ici qu’il va très bien. Il continue d’être très admiré. Et de bien manger et dormir. J’ai souci de ce dernier voyage, mais enfin il est en très bon état.

La chère sœur Bertha m’a fait un joli cadeau de serviettes et bavettes tricotées pour Nicolas. J’espère pour elle qu’elle oubliera bientôt. Et qu’elle aimera tout autant le prochain [Buteli] qu’elle devra soigner.

Je pense à vous et à la maison avec regret. Nous étions très heureux. J’espère que vous préparez déjà votre voyage à Francfort.

Dès que nous aurons une adresse, je vous l’écrirai. Nous partons pour un inconnu complet et je ne suis pas sans un peu d’angoisse à cause de notre cher petit garçon.

Denis a mille choses à faire et gens à voir, comme d’habitude. Lui et moi vous embrassons affectueusement.
Simonne