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1930-11-21, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Malgré l’heure tardive ce m’est un repos de vous écrire, maintenant que le tourbillon de la journée s’apaise, et que j’ai devant moi huit heures de répit. Je viens de mettre Maury dans le train de Marseille, où il va donner deux conférences et prêcher. Ensuite j’ai encore dû écrire une lettre urgente dans un café, et j’ai raté un train qui m’a permis de me promener une demi-heure sur la terrasse de la nouvelle gare Montparnasse, d’où l’on domine le boulevard et la place de Rennes, un beau cirque de lumières rouges et bleues où tournoient les autos. J’ai pu un peu me reprendre, après la semaine la plus intense que j’aie eue à « Je sers ».

La journée d’aujourd’hui a été décisive pour moi. J’ai été nommé ce matin secrétaire de la rédaction de Foi et Vie, avec 6000 fr. par an. En outre j’ai commencé ma collaboration effective avec de Traz, en composant un traité d’éditeur pour un des livres de sa collection : parties contractantes : S. E. M. Benito Mussolini d’une part, M. Robert de Traz pour les Éditions du Cavalier, de l’autre. (C’est un Journal de guerre de Mussolini.) J’ai tout de suite eu à faire pour Foi et Vie, et en même temps, ai liquidé diverses négociations importantes pour « Je sers ». Il règne ici, cette semaine, une atmosphère extraordinaire d’émulation et d’énergie. Nous sommes vraiment au tournant décisif. Les difficultés matérielles importantes où se trouve Caudron ont pour seul effet de décupler les efforts de tous les services, et cela rend à plein. Je suis de plus en plus convaincu que seules les entreprises audacieuses et mêmes démesurées peuvent réveiller des énergies individuelles aussi invraisemblables, que celles que montrent Caudron et Maury ces temps.

[p. 2] Rien en Suisse ne peut donner l’idée de ce dont ces Français sont capables quand il le faut, et vraiment à voir ce que je vois ces jours, je comprends qu’ils aient gagné la guerre. Aussi l’annonce de ma nomination, ce matin, et des responsabilités nouvelles qu’elle m’apporte, ne m’a fait aucune impression, dans cette atmosphère. C’est seulement maintenant que je réalise un peu de quoi il s’agit. Que je me souviens de la façon dont Boegner, aux obsèques de Doumergue, a parlé de sa revue et du rôle unique qu’elle a joué dans la renaissance spirituelle de la France depuis 20 ans, selon le témoignage d’un Bergson, d’un Paul Desjardins, de tant d’autres. Que je réalise, enfin, que je succède à Maury à ce poste. Si je n’avais pas l’appui de tant de sympathies qu’a su créer autour de moi Maury, je serais un peu écrasé… Mais je suis encouragé par la façon dont m’ont accueilli ce soir à la gare le fils et le gendre de Doumergue, et quelques amis influents de la revue, venus pour dire au revoir à Maury.

Voilà donc aussi, et accessoirement, ma situation matérielle sensiblement améliorée. Avec 24 000 par an, je puis vivre à peu près. Sans compter que « Je sers » m’augmentera certainement sous peu, puisque je suis aussi secrétaire des Éditions du Cavalier. De Traz m’a mis au courant du programme presque vertigineux dont il a déjà assuré en bonne partie l’exécution prochaine. Les plus grands noms de la littérature européenne, une belle collection sur le xvie siècle, les Œuvres complètes de Kierkegaard, une collection sur les grands musiciens par leurs interprètes (ainsi Schumann par Cortot, un Bach par le directeur de la célèbre Société Bach, chœur protestant, etc.) ; une autre sur les problèmes du temps : le journal, la banque, etc. ; une autre de romans signés des meilleurs auteurs étrangers, et justement de ceux que les éditions de Paris s’arrachent actuellement. — Tout cela coïncide avec de sérieuses réformes à « Je sers » ; nous avons actuellement un personnel de premier ordre, tout a été remis au point, il n’y a plus qu’à « rouler ». Je crois bien que c’est la plus grande offensive protestante qu’on ait jamais rêvée.

[p. 3] On peut tout attendre de ce centre enfin trouvé, actif, productif, et solidement établi sur ses bases matérielles. La tournée que nous allons faire en province va nous montrer quel écho nous éveillons. Elle commencera par deux petites tournées d’essai faites l’une au Midi l’autre au Nord par des amis de Maury, pasteurs dans ces régions. Ensuite, je prendrai le départ, en janvier, selon ce qu’auront donné ces essais. Nous lançons chaque jour mille à deux mille catalogues et les souscriptions déjà affluent. Nous voulons arriver à cinq mille souscripteurs à notre collection 1930-1931. Ce serait tout simplement six fois plus que ce que faisaient auparavant les éditions protestantes. Même si nous n’arrivons qu’à trois mille cinq cents, ce sera un joli succès.

Donc d’ici Noël, je reste à Clamart. J’aurai assez à faire à assurer la parution de Foi et Vie, de quatre volumes à « Je sers », et la préparation du Cavalier, tout cela pendant le transfert de mes bureaux dans les locaux réservés aux Éditions (où nous ouvrirons un magasin de disques de musique religieuse à l’usage des Églises et chœurs d’églises). Inutile de dire que je donne tout mon temps à « Je sers », littéralement, étant dans les bureaux de 8h du matin à 7h du soir, et combinant encore des plans chez moi, quand je ne dois pas voir des gens le soir. — Mon installation de vieux garçon est au point, le plombier est venu arranger la dernière chose qui clochait, et ma bonne grand’mère de femme de ménage est un cordon bleu. J’ai eu lundi Éric et Roland à déjeuner, ils étaient en extase devant mes petits plats.

Vais-je pouvoir dormir ? L’excitation du travail est telle à un certain point qu’on voudrait seulement continuer, qu’on ne peut plus s’arrêter de « combiner ». — Santé : une bronchite avant-hier et hier, se guérit aujourd’hui à force de n’y pas penser. Je mange bien et dors suffisamment. Moral : pas le temps non plus d’y penser, alors ça va.

Merci de vos lettres reçues cet après-midi

[p. 4] j’écrirai à [Titine] quand j’aurai quelques minutes.

Une heure moins le quart. Bonsoir. À Noël ou Nouvel An, je l’espère tant, — et maintenant que j’ai bien bavardé, — au pieu !

Votre fils très affectionné
Denis de Rougemont
chef du service des Éditions à « Je sers »
secrétaire des Éditions du Cavalier
secrétaire de la rédaction de Foi et Vie
lic. ès lettres

(gamin)