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1930-03, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Cette fois-ci c’est le printemps, il fait déjà presque lourd, et tout le monde est dans la rue, même des gens costumés pour les bals de Mi-Carême. Je serais bien content d’habiter Clamart cet été, ici ce serait intenable. Je vais maintenant tous les matins à mon bureau où j’ai pas mal à faire. Je dicte des lettres, vais voir des gens d’affaires ou même des attachés de presse (je devrai bientôt présenter la biographie de Masaryka, que nous éditons, au ministre de Tchécoslovaquie).

[p. 2] On ne m’a pas encore trouvé de bureau à Paris, mais de Traz, qui vient demain pour le Conseil d’administration, poussera à la roue. Et en fait de roue, j’ai un espoir, encore bien vague, de petite voiture à ma disposition quand je serai à Clamart… Ce serait merveilleux pour les week-ends…

J’ai un tas de choses à écrire, j’espère qu’avec le printemps mes forces créatrices vont se ranimer. Mon article sur l’humanisme vient de paraître dans l’imposant n° spécial de Foi et Vie dont voici les prospectus. Je suis tout intimidé d’y être en compagnie de R. Rolland, Maritain, Loisy, Brémond et Brunschvicg !.. Je serai aussi le Benjamin dans un numéro de la Revue nouvelle consacré au romantisme allemand.

[p. 3] Je suis peu sorti, ces quinze jours. Un bal chez des protestants (Gros-Jaccard) qui n’était pas d’une tenue irréprochable… j’y ai juste été souper ! Dimanche, j’ai un thé dansant chez les d’Amboix. J’oubliais un bal à l’hôtel Georges V, le plus élégant hôtel de Paris, très beau et bien ennuyeux. Roland m’a invité un soir à l’Opéra. Je n’avais jamais vu un déploiement d’élégance pareil. Les hommes en habit et chapeau claque, les femmes en robes à traîne et manteaux d’hermine ou de velours ou dorés, des loges pleines de duchesses et de vieux beaux fringants, où l’on est assez content de pouvoir reconnaître une ou deux amies, de leur faire des signes.

Tout ce luxe me fait d’autant plus plaisir que je suis à fond de cale, je serais bien content si les 140 f. mensuels pouvaient arriver deux jours plus tôt que le 1er avril… Il est grand temps que « Je sers » m’augmente ou que mon loyer diminue, — ce qui sera le cas en mai (440 par mois au lieu de 610 ici).

Caudron m’a dit qu’il me donnerait quelques jours de vacances à Pâques pour que je puisse rentrer à Areuse, ce dont je suis enchanté. Il compte d’ailleurs m’envoyer à Genève tous les deux mois pour maintenir la liaison, je pourrai toujours passer par Areuse. — Je pense que je serai obligé de faire ce cours de répétition, puisqu’ils persistent à ne pas me convoquer pour l’école de recrues. L’ennui est que cela se passe au Locle et aux Ponts ! Pas affolant.

Comment va Toinette ? Reçu une bonne lettre de Titine. Quand revient-elle ?

Aperçu à Clamart un professeur [Arnal], qui dit avoir formé un trio sympathique avec Georges et Jean de Rougemont à Berlin. Je crois que je n’ai pas encore vu un protestant français qui ignore notre famille !

Au revoir à bientôt.
Votre fils affectionné
Denis