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1946-07-20, Antoinette Petitpierre à Denis de Rougemont §

Mon cher Topin,

Il était écrit que nous n’étions pas à Paris ce printemps, mais comme j’ai de la suite dans les idées, j’irai en octobre, morte ou vive, avec ou sans Max ! Ce malheureux, depuis la dernière session des Chambres, dépérissait à vue d’œil, résultat des nombreux discours prononcés à jet continu pour renseigner ces Messieurs les parlementaires, une bande de… Je ne les qualifie pas, on peut mettre ce qu’on veut comme adjectif. [p. 2] Il a eu des maux de tête des semaines durant, à l’entérite. Bref, ayant consulté un prof. de Berne, très sérieux et qualifié, il a dû, dans les 24 heures, entrer en clinique, fou de joie à l’idée de tout abandonner, discours du 1er août, discours à [Illisible] le 4 à Genève, etc., etc. On a constaté qu’il n’était que surmené, et que son système digestif, pancréas, estomac, intestin ne fonctionnaient plus bien. Il y est depuis 8 jours, a repris plus [d’1 kg], se sent bien et veut rentrer à Chaumont mercredi prochain, avec promesse de ne rien faire 4 semaines durant. On verra.

[p. 3] J’y suis installée depuis quelques jours, les réparations ne sont pas terminées, mais c’est habitable et bien transformé, à part l’eau courante que l’on ne pourra jamais amener. Je compte t’y voir quelques jours en août si tu te décides à rentrer. Tu es aussi convié à [Monlési] chez cette chère [Illisible] que j’ai vue chez les [Chatelanal]. Elle est vraiment bonne fille. Quand auras-tu le temps de préparer ta conférence à Genève si tu es tellement occupé à Paris [?]

Papa est très tourmenté à ton sujet. Il se demande si tu es encore l’homme chrétien, protestant, sur [p. 4] sur lequel comptait la Suisse romande avant ton départ pour l’Amérique. Il est certain que tu as évolué et qu’il y a pour certains, un malaise, que je comprends fort bien. Tu étais trop « engagé » [dans/d’] une certaine direction, [pour que si l’on apprend] ta vie conjugale, ou non conjugale, je ne sais, l’on soit surpris ou déçu. Je ne me prononce pas, mais peut-être les gens te mettaient-ils trop haut, Papa est de ceux-là, je le crains. Nous, les sœurs et beaux-frères, t’avons toujours vu d’une manière plus réaliste et moins idéale, [p. 5] et te trouvons toujours le même frère que nous avons aimé tel quel de tout temps, avec ses fantaisies et son charme. Papa est touchant : il me disait : J’ai toujours été fier, non pas de l’intelligence de Denis, mais de ce qu’il était une force chrétienne, protestante, suisse. Il faut bien qu’il ait un souci, si ce n’est celui de toi, c’en est un autre. Mais certes, tu le préoccupes, ce pauvre père.

Je suis très touchée que le ministre t’aie téléphoné [notre non-arrivée]. J’ai vraiment beaucoup de sympathie pour lui, moins pour les [Perregaux] que j’ai vus à un dîner il y a 8 jours. C’est une [p. 6] espèce de gens snobs, affairistes, mondains. Lui dénigrait les protestants, devant des catholiques, j’ai réagi car ce genre m’horripile. Ils m’ont dit beaucoup de bien de toi. Je te quitte car j’ai une vieille fatigue. J’essaie de me reposer ici, mais c’est difficile [Illisible] [ménage]. À très bientôt j’espère et je compte sur toi. A.-Marie viendra aussi un peu en séjour, Max y sera jusqu’au 20 août en tout cas.

Je t’embrasse affectueusement.
Toinette

 

J’espère que tu as des bonnes nouvelles des enfants et de Simonne.