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1932-03-04, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Mon retour s’est effectué dans des conditions normales, sauf un début de grippe qui se précisait d’heure en heure et qui s’est révélé tout-à-fait sérieux à l’arrivée. J’ai tout de même travaillé normalement le mercredi, ai vu des gens que j’avais à voir d’urgence et me suis enfin mis au lit, la conscience tranquille, sans me relever depuis lors. Je tousse et j’ai eu mal à la tête les premiers jours. Monbrison a fini par s’émouvoir, et j’ai reçu samedi la visite d’un important et vaudevillesque personnage, décoré d’une rosette de Commandeur de la Légion, orné en outre d’une moustache [p. 2] blanche comme ses cheveux et de sourcils noirs, qui m’a dit être le docteur Bandaline, ex-médecin du Tzar, chargé de me guérir. Ce Dr Mandoline m’a fait subir diverses tortures, ventouses, emplâtres brûlants, potions, régime — toutes mesures qui ont fait dégénérer une simple trachéite en bronchite. Comme le dit Caudron, une maladie compliquée de médecin, ça risque d’être fatal. On a attaché à mon service une infirmière, d’ailleurs charmante, qui me soigne et me donne ma pitance. Toute la maisonnée s’en mêle. La concierge et la femme de ménage ont eu des mots historiques. « C’est comme mon fils, que je vous dis ! Seulement, mon fils, ce qui le sauve, c’est qu’y saigne du nez ! Ah ! si Monsieur pouvait saigner du nez ! »

[p. 3] Grand va-et-vient dans mes deux petites pièces. Reconnu parmi les visiteurs MM. Hubert de Monbrison, Robert de Traz, René Dupuis, rédacteur à Plans, Lauga, Caudron, etc., des Éditions « Je sers », Klépinine, chef du mouvement eurasien ; Princesse Matchabelli, princesse Dadiani et comtesse Baranov (qui sont venues me faire un grog à la russe).

Entretemps, j’ai beaucoup dormi (je ne fais guère que ça depuis dix jours) et très peu lu. Je commence à travailler pour mes affaires et viens d’y consacrer trois heures, mais c’est un maximum. Je ne fume plus, voilà le pire.

Tout ça m’a l’air d’une comédie. J’ai souvent toussé aussi fort sans qu’on en fasse tant d’histoires et sans arrêter de travailler. Mais comme je suis réellement fatigué, je [p. 4] ne dis rien et me laisse faire.

J’ai l’impression que « Je sers » est à flot pour 6 mois en tout cas. On aura le temps de se retourner, sinon de sortir de la crise, toujours plus menaçante et toujours plus mondiale. Comme on me menace de me garder au lit trois jours encore, je suis bien embêté rapport à mon installation en ville. Nos bureaux sont presque terminés et le transport commence à la fin de cette semaine. Je suis coincé. Enfin, on s’en inquiétera en son temps. Voici quelques bonnes heures de flemme fort bienvenues. Areuse n’a pu m’en donner qu’un avant-goût, faute de temps.

Voici encore des visites qui passent sous ma fenêtre. Au revoir en hâte. Ne vous en faites pas pour moi, je suis soigné à la perfection.
Votre aff.
Denis