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1928-05, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Merci des envois successifs d’argent, de gilet et clefs, de tabac enfin (reçu ce matin). Il ne manque plus que des cartes de visite : je les ai laissées dans une petite boîte qui doit être dans mon tiroir ou sur ma table, je n’aurais besoin que d’une dizaine, dans une enveloppe quelconque.

Rien de transcendant comme événements viennois. Pierre Jeanneret n’est toujours pas rentré, je suis sans aucune nouvelle de lui depuis 15 jours. Nous continuons à faire bon ménage au Centre. Monod se révèle un parfait compagnon de chambre et son ami Cord, qui est un peu anthroposophe, provoque des discussions aussi prolongées que profondes. Nous nous bourrons entre temps de café turc, antidote rêvé pour la flemmingite danubienne, le seul moyen qu’on ait encore trouvé pour ne pas mourir de sommeil en plein midi, dans cette bonne ville.

[p. 2] Je ne sais si je vous ai dit que j’ai passé une soirée avec André Berge, co-directeur des Cahiers du Mois, père de celui qui m’a fait cette dédicace « à A. Rosset ». Il savait l’histoire, j’ai été content de mettre définitivement les choses au point. Rosset a simplement dit que je n’avais pas eu le temps de faire l’article, qu’il s’en était chargé, et que j’avais seulement signé !!!

Qu’est-ce que cette manie de fiançailles qui s’empare de la famille ? J’avoue préférer la Corse à Melle Cl. En tout cas, ça ne peut pas être pire. J’écrirais bien quelque chose à Pierrot si je ne craignais d’amener des histoires dans la suite, sans rien empêcher. Et il y a tant de gens qui ont dû l’avertir ! Que Maman soit sans crainte, je ne suis pas en train de les imiter ! C’est peut-être à Titine qu’il faudrait faire des recommandations !?

Je ne sais rien de la Hongrie, n’ayant pas de lettres de Gyergyai, mon intermédiaire. J’espère que la dame hospitalière ne m’aura pas oublié ! De toute façon, je m’arrangerai à aller à Budapest en bateau. Les Lukács me disent que c’est au début de juin que les roses fleurissent sur la colline de Gül-Baba, qui a mon adorationa. — Saison calme à Vienne. Chambrun est parti. On attend le nouveau ministre, Comte Clauzel, pour festoyer au Centre.

Si la Revue de Genève arrive à Areuse, prière de me la réexpédier après lecture, il faut que je renvoie quelques notes, et que je sache pour cela ce qui a déjà paru. Je suis en train d’en écrire une sur une vie de Jules Verne, enthousiasmante. J’espère que [je] parviendrai à voir Freud prochainement avec Monod, sous prétexte de médecine. Plus de nouvelles de Coudenhove.

Je voudrais glisser dans cette enveloppe une lettre pour Toinette, mais je n’ai plus le temps de l’écrire ce soir. En voici 1 pour Tuty, par contre.

Au revoir, chers parents, Leben Sie wohl.
Votre fils affectionné
Denis