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1931-11-12, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Je ne sais comment le temps passe, mais il me semble que voici trois semaines que je ne vous ai écrit. Merci pour la carte de Maman. Ce dernier numéro de Foi et Vie nous a valu un très grand nombre de félicitations, entre autres celles de Guisan, qui y aura peut-être reconnu l’effet de ses conseils. Mais nous avons toujours un retard terrible, Maury promet, presse les choses, et n’envoie rien. Comme il a fait de même au sujet du catalogue « Je sers », celui-ci ne sort pas, et cela nous cause un préjudice considérable pour les ventes de Noël. J’ai eu à ce sujet deux « séances » plutôt vives avec Caudron, et ça n’est pas toujours drôle. Nous avons passé par des fluctuations rapides au sujet du local à Paris. Je ne sais si je vous avais écrit comme j’ai dû aller un vendredi soir à 7 heures faire nos dernières offres — ultimatum à la [p. 2] propriétaire d’un grand magasin de mode — « À la Grâce de Dieu » — que nous devons racheter le lendemain à midi pour 400 000 fr. Or il n’y avait pas moyen de trouver cette somme liquide dans toute la banque protestante parisienne, ni même chez Monbrison. La bonne dame a refusé le paiement « à tempérament » et tout a craqué à douze heures du but. Maintenant nous avons trouvé autre chose, très grand, dans le quartier Saint-Germain, mais c’est tout neuf et l’aménagement ne pourra être terminé avant le 15 janvier. Comme c’est à cette date qu’on entre en possession des appartements, en général, cela m’arrange et me donne encore du temps pour chercher mon petit « 2 pièces ».

J’ai été vraiment accablé ces derniers temps, et ce n’est guère que cette semaine que je reprends un peu vie. Plusieurs nuits de travail jusqu’à 3 heures du matin, après des journées très remplies, c’est difficile à rattraper. Mais le plus pénible, c’est de porter le souci de choses si multiples, de tous ordres, qui n’avancent jamais comme on l’espérait…

[p. 3] Il y a des jours où l’exaspération causée par tous ces retards est pire qu’une grosse fatigue après douze heures de marche, et laisse tout aussi incapable d’agir. En fin de compte, personne ne vous en sait gré ; et les choses qui ont donné le plus de mal à mener à bien passent inaperçues.

Je cherche un refuge contre tant d’imprécisions dans ce que j’écris : cela du moins correspond à ce que je veux. Mais j’ai si peu de temps. — Ma première note dans la NRF m’a valu de faire quelques connaissances précieuses. Le cercle des jeunes écrivains qui sont amenés ici par mon ami Adamov s’agrandit chaque semaine. Ils sont tous plus ou moins communistes, ce qui ne me déplait pas, car je constate que les communistes sont les seuls à croire vraiment à leurs idées — avec quelques chrétiens, — les seuls qui redonnent une valeur tragique à toutes les questions que la bourgeoisie actuelle refuse de poser.

La situation générale ne s’améliore nullement. Laval est rentré d’Amérique avec des « instructions » précises de Hoover, lui enjoignant de s’entendre avec l’Allemagne dans les semaines qui précèdent la conférence de désarmement, sinon les USA se retirent de toutes les affaires d’Europe. Or ladite entente franco-allemande paraît impossible, malgré le voyage précipité des ambassadeurs. Tout cela est inextricable. Et en attendant, les ruines s’accumulent. Et je n’ai que seize francs pour finir mon mois, le type qui me doit 500 fr. pour mon conte ne m’ayant pas encore payé ! Je ne sais comment faire vis-à-vis de ma femme de ménage, et ne puis plus emprunter à des amis à qui je dois déjà. Pourriez-vous payer mon impôt militaire ? Un billet de 100 fr. suisses. Puisque c’est une taxe sur une fortune que je n’ai pas et n’aurai vraisemblablement jamais, il me semble que je puis vous le demander. J’y suis d’ailleurs, hélas, bien forcé.

Je vois Philippe ce soir, il me donnera le paquet de linge. Pris le thé dimanche chez les Pourtalès, l’Oncle Edgar était tout rond et gentil.

J’ai envoyé 10 fr. français à Mlle Isoz, marchande de tabac, sous l’hôtel du Lac, pour un paquet de hollandais en cornet. N’ai rien reçu. Si vous pouviez demander ce qu’il en est, j’en serais content. Si elle ne peut faire l’envoi, il serait sans doute possible de mettre un de ces paquets à 2 fr. dans un mouchoir ou une chaussette, et d’envoyer le tout comme cela, sans valeur. Merci d’avance.

Votre fils affectionné
D.