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1930-05-04, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Je profite du répit de ce dimanche soir pour écrire deux mots. Tout va bien et il fait beau ce qui, moralement, est essentiel pour moi. J’ai beaucoup à faire à Clamart, je commence à me sentir indispensable, c’est rassurant et j’ai plus de confiance en ce que je fais. J’ai terminé quatre petits manuscrits et je me repose. Un a paru dans Aujourd’hui la semaine dernière (article sur un Cahier des Lettres de Lausanne de mon ami Simond. 200 francs français). Un autre est à la Revue de Belles-Lettres, le troisième chez Chenevière et le quatrième, voir l’annexe (carte de Bob de Traz) que je joins à cette lettre pour vous donner la preuve que ce Voyage en Hongrie n’est pas un mythe. Je crois que je vais m’entretenir à la Revue de Genève, pour des raisons plus financières que littéraires, d’ailleurs ; il serait plus lu mais moins payé qu’à la Revue hebdomadaire. — J’ai revu ma dame polonaise et ça marche assez bien.

Roland a sa fiancée en séjour à Paris. Nous avons été invités tous les trois par Meili et Kikou Yamataa au théâtre Pigalle, le plus « chic » de Paris, à une représentation de théâtre [p. 2] japonais en japonais, extrêmement curieux. Places (gratuites) à 100 fr., et carte blanche pour visiter les coulisses. Kikou expliquait les scènes, en kimono bleu. Ce théâtre Pigalle a été construit par Rothschild l’année passée, c’est un comble de luxe moderne, entièrement boisé, une sorte de marqueterie brun-rouge, avec des éclairages étonnants, et une salle d’exposition au sous-sol pleine de dessins de Tagore. Très parisien. En sortant, René Morax disait avec le plus pur accent : « C’est ahurissant !! » À part cela, dîné un soir avec un Américain, entendu un concert hongrois, dîné avec Aldo Dami et un consul de France, et rencontré par hasard les Jéquier à la terrasse d’un café. Mercredi, un bal.

Les tasses sont arrivées en bon état, on m’a fait quelques difficultés à la douane mais finalement ça a passé. Je ne peux m’établir avant le 15 juin à Clamart.

J’ai un besoin urgent de me faire faire un complet d’été, mon bleu est constellé de taches après une semaine de rues de Paris, et mon beige est trop délicat. J’aimerais qu’on m’avance 150 francs, c’est à peu près ce que j’aurai de la Revue de Genève pour mon Voyage hongrois. Ainsi, avec un ou deux articles, je pourrai tourner. Si seulement je pouvais faire mon école de recrues, ce serait une économie de plusieurs centaines de francs, de quoi me meubler… (car pour l’instant, je n’y arriverai qu’aux dépens de ma nourriture, véritablement.)

Je tombe de sommeil et conclus en vitesse. Mille choses aux Max.
Votre affectionné
Taupin.