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1932-09-12, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Me voici depuis quatre jours dans ce cadre paisible et large de la vieille abbaye romane, avec des arbres, des livres, du silence, et une trentaine de personnes toutes plus aimables et intelligentes et gaies les unes que les autres. Quelles vacances inespérées ! J’ai douté jusqu’au dernier moment de pouvoir m’échapper. Finalement, en attendant que notre sort soit réglé, j’ai pris mon train.

La décade est assez paisible, mais d’une richesse intellectuelle et même spirituelle de la meilleure qualité. Pour mater ma timidité à parler en public, j’ai fait dès le second jour une « communication » pour introduire le débat sur la sagesse du poète opposée à celle du philosophe, et j’ai vigoureusement défendu Kierkegaard et sa descendance (Barth). D’ailleurs on parle beaucoup de religion, de Luther en particulier, et je viens d’avoir des conversations passionnantes à ce sujet avec Joseph Baruzi et le papa Groethuysen, qui soutiennent absolument [p. 2] mon protestantisme. Il faudra d’ailleurs que je me lance à reprendre la parole, Groethuysen ayant déclaré tout à l’heure qu’il ferait un article sur le Silence de Rougemonta.

À table, j’ai eu la chance d’être assis plusieurs fois à côté du vieux Desjardins qui fait des récits étonnants, d’un autre âge. Il m’a parlé de « son ami Pierre Bovet » qu’il a connu chez son père, ainsi que Secrétan et Renouvier. Une autre fois, j’étais à côté de Madame de Margerie, la brillante jeune femme du Premier Secrétaire d’ambassade à Berlin, et elle nous a emmenés, Du Bos, une jeune Américaine et moi, faire une balade en auto à quarante kilomètres d’ici. Une autre fois, je me suis trouvé à côté de Maria Freund, la merveilleuse chanteuse de « Lieder » des années 1910 à 1920. C’est vous dire la variété des gens qui viennent ici. Vendredi, ce sera la foule des grands jours, à l’occasion d’une journée commémorative d’Albert Thomas et d’Arthur Fontaine, les fondateurs du BIT, tous deux habitués de Pontigny.

Le temps passe avec une vitesse incroyable, et pourtant on ne fait guère que se [p. 3] balader dans le parc, ou écouter un pianiste allemand ; les entretiens ne durent que de 2h ½ à 5 heures. C’est la vraie vie de château, mais sans aucun des embêtements mondains. C’est tout juste si on se met en foncé pour le dîner. La grande richesse de ces journées, ce sont les multiples occasions de voir longuement des gens qu’on approche peu dans la vie de Paris, d’épuiser des sujets, de faire des farces, etc., tout cela avec un naturel que je n’ai trouvé nulle part encore en France.

(Dîner et soirée)

Ça y est, je dois reparler demain, et répondre à de nombreuses questions concernant mon article sur Goethe, — qui est en train de devenir une vraie scie.

[p. 4] À Paris, nous nous sommes installés, Daniel Bovet et moi, en quelques jours, et il m’écrit que tout est maintenant à peu près en ordre. Je suis enchanté de l’appartement, mais évidemment il est bruyant, et les trois nuits que j’y ai passées ont été troublées par les autobus et camions dès 5 heures du matin. Il paraît qu’on s’y habitue très vite… Il y a par ailleurs de si grands avantages que je le supporterai. Je n’ai à acheter qu’une armoire et deux petites chaises, pour le moment. J’attendrai d’ailleurs pour cela que « Je sers » me paye un peu de mon traitement d’août dont je n’ai touché que 30 % et à F. V. 20 %. Ce n’est pas avec ça qu’on va très loin, et pour venir à Pontigny, j’ai dû taper D. B. (pour quinze jours seulement, et parce que j’avais rendu à Monod, rassurez-vous !!)

Là-dessus je vais dormir et me préparer si je ne dors pas, pour demain.

Il me semble que le séjour des Max a très bien réussi et j’ai été enchanté de les voir souvent.

Mille affections à tous.
Denis