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1930-12, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Maury et Caudron viennent de passer ici, à 11 heures du soir, ce sont les premières visites que reçoit ma garçonnière, — une petite inauguration. Cet après-midi a eu lieu l’inauguration officielle de « Je sers », à l’occasion de l’assemblée générale des actionnaires. Il y avait une centaine de personnes dans le hall, les escaliers, les ateliers, visitant, félicitant, questionnant, — enfin, on sentait tout cela vivre, se prolonger dans toutes sortes de milieux et entraîner toutes sortes d’espoir. Il y avait là les leaders, beaucoup de messieurs en jaquette ou en cravates à perle, de pasteurs et de gens d’affaires, toutes les machines ronflaient, tout « rendait » à plein. Et voici qu’au milieu de toutes les conversations Maury vient me dire à l’oreille : « Aidez-moi à porter un divan dans le bureau de M. Failleras, Doumergue vient d’avoir… quelque chose de très grave. » Nous montons, et j’entends Boegner qui dit à un monsieur inconnu : « Pour tout le monde — il n’est pas mort. » Et la [p. 2] foule peu à peu s’écoule, sans se douter de rien.

Maury et Doumergue s’étaient retirés pour discuter le prochain numéro de Foi et Vie dans un petit bureau. Doumergue venait de dire : « Maintenant, j’en suis sûr, tout va bien avec “Je sers”. » Tout d’un coup son regard devient extraordinairement brillant, il porte la main à ses yeux, penche la tête, et meurt, sans un mot. En vingt secondes.

Mort admirable et touchante — comme s’il avait remis sa tâche, paisiblement, à d’autres mains. Et quelle mystérieuse confiance nous donne une fin pareille. Il semble qu’on ait presque vu une âme…

 

J’ai travaillé tout le matin avec Maury, dès 7h ½, heure à laquelle j’ai été le prendre en auto à la gare de Lyon. Je vais avoir en lui un appui sûr et effectif, et cela me soulage enfin de mon anxiété perpétuelle, de ce sentiment que j’avais depuis le printemps de travailler tout seul et en l’air, souvent au hasard. Il est tout à fait enchanté de ce que j’ai fait jusqu’ici après avoir vu mes dossiers innombrables, et sous ce rapport, l’année s’annonce très bien. De Traz par contre est assez furieux, parce que « Je sers » ne peut pas mettre à sa disposition tout de suite les fonds qu’il espérait ; il n’est pas venu, pour marquer son mécontentement, ce que je n’aime guère. — Nous passons il est vrai par une de ces crises très angoissantes auxquelles nulle entreprise de ce genre n’échappe, paraît-il, mais il est essentiel que le public n’en sache rien, le trou sera sérieusement bouché avant peu — et les commandent affluent. Il y a eu une « épuration » importante dans le personnel, et je crois qu’on a enfin le secret de tous les retards dont nous souffrions. Mis à la porte sans cérémonies.

[p. 3] Avec cela, ma situation s’affermit chaque jour, — et j’espère en voir les effets matériels d’ici peu. Merci, à ce propos, pour les 1477 francs reçus aujourd’hui. C’est affreux de se dire que vous vous « saignez pour le fils », comme dans les histoires… Mais je crois bien qu’une fois passé ce mauvais pas c’est-à-dire dès janvier, je pourrai ne plus rien vous demander, et tout compte fait — c’est le cas de dire — je n’aurai pas été trop long à me tirer d’affaire après ma licence.

Mes petites chambres commencent à prendre un air habité. J’ai des rideaux, ma jeune femme de ménage viendra les couper et coudre demain — en mon absence, car je vais à Rouen en auto invité par les Monod. J’ai deux chaises très jolies (125 francs chacune, très bon marché me dit-on). Pour le moment, je m’en tiens là, le strict nécessaire y étant. Ma petite vie est d’ailleurs tellement simplifiée qu’il faut bien que le décor s’harmonise. Je me lève à 7h., travaille jusqu’à 6h du soir, vais à Clamart acheter quelques bricoles, rentre dans le brouillard, à la lueur de quelques misérables becs de gaz, pour réchauffer mon dîner, travailler pour moi quelques heures, et dormir.

[p. 4] Je n’ai été à Paris que lundi après-midi et mardi à 11 heures pour voir la revue à l’Étoile. Et ce matin une virée en auto. Je me replie sur mes manuscrits, et reprends mes trois livres à la fois, une page ici, une là, — d’ici un an les trois seront peut-être terminés. — Le reste de la vie — et c’est peut-être heureux — perd de son intérêt, s’éloigne un peu dans la brume. Il y a aussi une certaine ivresse à se sentir seul quelquefois.

Voilà une bien longue lettre, et il est l’heure d’aller dormir. Je vous souhaiterais d’être aussi bien chauffés que moi si je ne craignais les vœux par trop chimériques !
Votre affectionné
Taupin.

 

Je ne sais pas encore quand commencera mon Tour de France, tout n’est pas au point dans la préparation.

Pour Titine : « tout à fait non ».