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1932-09-30, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

J’écris peu parce que les événements me laissent peu de temps. Et d’abord, j’ai les plus gros ennuis d’argent, faute d’être payé par « Je sers » dont les caisses sont vides depuis mi-août et qui m’a donné au lieu de 2 x 1750 fr. pour août et septembre, environ 1150 fr. Comme j’ai été obligé de manger au restaurant et de payer Pontigny, tout cela est englouti. Maintenant j’ai reçu trois commandements de payer la totalité de mes impôts pour cause de déménagement, et comme je manquais justement des 1100 fr. nécessaires, je suis averti de ce que je serai « saisi » lundi. Ça n’est rien, du moment que les meubles resteront sur place un certain temps. Tous mes amis sont fauchés, y compris Monbrison, qui m’avance tout de même 1000 fr. en sorte que j’aurai de quoi payer demain mon premier terme de loyer.

« Je sers » a déposé son bilan avant-hier. Je suis donc sans place, et j’attends que la société qui doit reprendre l’affaire me rengage, fin octobre sans doute, si son effort aboutit. Je crois que les nouveaux commanditaires seront Monbrison et Lucien Lelong, un des rois de la haute couture, converti par Hubert, et beau-frère de la princesse Théodore de Russie. (Je m’excuse d’avoir l’air de mettre les deux choses sur le même pied.) Inutile de dire que la nouvelle de notre faillite va rendre le travail des éditions assez difficile. Je n’ose rien engager, et suis tout de même occupé à mon bureau, dans une situation fausse, — et « à l’œil ».

J’ai passé des heures nocturnes à mettre sur pied un nouveau budget pour quelques volumes. C’est mardi que je devrai le défendre devant les trois fondateurs de la nouvelle société. Je suis assez fatigué et incertain, mais aussi libéré en partie du malaise de « Je sers ». Je profite des moments libres que me laisse mon bizarre travail pour m’occuper [p. 2] de Hic et Nunc que je ferai paraître en octobre contre vents et marées. Je suis soutenu par cela plus que par tout le reste. On m’encourage de toutes parts. André Siegfried m’en a parlé à Pontigny avec le plus vif et sympathique intérêt.

Je ne sais si je vous ai dit combien la fin de la décade de Pontigny avait été intéressante. Je suis vraiment ravi de ce séjour qui m’a donné confiance à beaucoup de points de vue.

Le jour où « Je sers » coulait et où Plans cessait de paraître, j’ai été nommé rédacteur avec trois autres, d’une nouvelle revue mensuelle, assez importante, de tendance révolutionnaire-chrétienne, qui s’appelle Esprit, et qui va sortir le 15 octobre. Situation purement honorifique qui me vaudra tout de même une certaine autorité littéraire, car c’est surtout de cette partie que je serai chargé, les autres s’occupant de philosophie, d’économique ou de la direction du « mouvement » qui compte 1500 adhérents en France.

Pour l’heure, je suis fatigué et vais me coucher. J’espère que ceci vous arrivera encore dimanchea. Je crains bien d’avoir à vous demander quelques subsides prochainement, car il faut que je paie ma part du ménage et un petit manteau pour l’hiver. Je me contente de peu ; je n’ai qu’un seul complet en tout et pour tout. Le ménage est très bien tenu par une femme qui vient de 8 à midi. Nous avons acquis quelques meubles indispensables (armoire et tables, chaises) pour une somme dérisoire au marché aux puces. Tout cela est charmant, Daniel Bovet est un compagnon calme et accommodant au possible. Je m’habitue au bruit, à force de sommeil. À quand ma petite maison à la campagne ? Paris m’attire peu.

Votre fils affectionné, (quoique désaffecté)
Denis