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1942-06-27, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

J’ai été sans nouvelles de vous jusqu’à hier, où j’ai reçu une lettre de maman datée du 6 avril. C’est un record de lenteur. Je crains que mes lettres ne vous parviennent avec le même retard… Cette photo a été prise par un ami ce printempsa. On peut couper le verre de whisky et la cigarette, cela fera plus sérieux et moins américain ! Je travaille toujours à mon bureau avec le même intérêt. Mais je n’écris plus guère pour moi. Mon œuvre est en suspens, comme tout le reste. Et je souffre du manque de milieu intellectuel stimulant et exigeant. Je ne retrouverai cela qu’en Europe. Pendant cette attente, il faut vivre de son mieux, sans trop demander, et tâcher de se rendre utile plus directement que par des livres. Mon Diable est chez un éditeur, mais je m’en désintéresse. Mon livre sur la Suisse est paru à Buenos Aires. Je dois écrire demain un article sur Calvin et la Démocratie. C’est tout. Colino commence à lire, mais s’intéresse surtout aux avions et à l’ice-cream. Martine hésite encore entre l’anglais et le français, ce qui donne un curieux petit baragouin d’oiseau. Écrivez-moi aussi souvent que possible, je suis peiné de ne plus rien recevoir de Suisse et d’en savoir si peu. Mes relations sont de plus en plus variées. Cette semaine, déjeuné et dîné avec Bernstein (l’auteur dramatique), André Breton (chef du surréalisme) et van Zeeland (qui est mon collègue à l’Université). — Vous n’imaginez pas à quel point j’ai la nostalgie de l’Europe.

Je vous embrasse.
Denis