[p. 1]

1933-03-24, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Vous aurez eu de mes nouvelles par Daniel, lors de son court passage à Neuchâtel, où il a fait une communication à la Société suisse de zoologie. Le même soir, j’en faisais une à la Société de philosophie de Gabriel Marcel, et c’est ainsi que j’ai clôturé mon hiver de travail public. Il y aura encore quelques articles, pour divers « Cahiers de revendications » qui paraissent un peu partout à la suite de celui de la NRF, puis je prendrai le train pour venir casser les œufs de Pâques. J’aurai bien des choses à vous dire.

Bonne vie rue saint-Placide. Les Pierre Bovet viennent d’y passer quatre jours, mais je ne les ai guère vus, étant pris à presque tous les repas. J’attends Roland un de ces tout prochains jours. J’ai eu aussi Dominicé, Jézéquel… et Corbin est un familier de la maison, qui est un centre Hic et Nunc des plus actifs. Je vois aussi Maury, revenu d’Espagne, et qui a l’air d’être en train de se faire convaincre pour la paroisse de l’Étoile, malgré sa peur des banquiers.

[p. 2] Je suis un peu « sorti », pour me détendre d’une période de travail comme j’en avais peu connu. Quelques thés et portos plus ou moins littéraires. Mais c’est surtout d’un bon séjour à la campagne que j’ai besoin. Au demeurant, je me suis rarement senti aussi bien, moralement, et satisfait de mon sort. Quant au sort du monde, il n’a jamais été plus menacé. On ne parle que de guerre. Il y a deux ans que ça dure, mais jamais avec une pareille insistance. Tout s’en ressent ici, on vit dans la méfiance générale, et l’incertitude des mois qui viennent. La seule chose rassurante, c’est que tout le monde s’attend à la guerre, et que cela pourrait bien l’éviter. Mais que de ténébreuses histoires partout.

L’article de Gounellea m’a peiné et déçu. Ce n’est pas aux aînés d’être injustes, et à nous de les excuser. Ce devrait être l’inverse. J’ai refusé les réponses qu’on me priait d’insérer dans H. & N. Je me contente de répondre en privé, à G. : « Combien nous préférions à cette élucubration la phrase si simple du Christ : Suis-moi ! » (C’est à peu près ce qu’il écrit de nous.)

Enfin, j’ai hâte d’être à Areuse et de vous parler. Mille choses aux Max et à Tinoche (merci pour sa bonne lettre, j’y répondrai).

Votre fils affectionné
D.