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1932-04-14, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Je suis remis, et rentré dans l’intense circulation de Paris. Dès aujourd’hui, je travaille à la rue du Four dans mon nouveau bureau (somptueux). Nous partons, pleins d’espoir, vers un avenir plus incertain que jamais. Légère amélioration dans nos finances, mais de lourdes menaces pèsent encore. Ce qui me rassure, c’est le calme, la conscience, l’intelligence de notre nouveau directeur. L’ouverture de notre librairie fait sensation à Paris ; admirablement située et décorée. Intimidant.

Je suis resté au lit jusqu’à samedi, toujours soigné par une jeune infirmière alsacienne qui s’est éprise de moi je le crains, et que je n’ai pas à payer. Mais il faut que je lui fasse un cadeau. Conseillez-moi ? Monbrison m’ayant envoyé un docteur attaché à mon service, je n’ai pas de note pour lui non plus. Par contre, je vais être bien embarrassé pour réserver un appartement, n’ayant pas de quoi payer trois mois d’avance. Je risque de faire appel à votre aide provisoire. Je verrai cela dès demain et samedi après-midi. J’ai des adresses.

Les derniers jours de ma maladie, ce fut un défilé ininterrompu dans ma chambre : gens de « Je sers », comité de Plans (venus m’offrir d’être rédacteur en chef, — refusé aussitôt, tant pis pour ma bourse, mais je ne puis me claquer), comité de Hic et Nunc (mon tract protestant), écrivain, etc.

[p. 2] Tout cela sera bien facilité par mon bureau à Paris, je vais gagner du temps, j’aurai moins de déplacements et de soucis urgents.

Avec tout cela, cette sacrée équipe m’empêche de travailler et d’écrire, ce qui est plutôt gênant, vu mes retards. Je me suis mis en faillite au point de vue littéraire. Mais tout le monde m’attrape. C’est à peine si j’ai envie de lire des journaux faciles. Et pourtant, il y aurait tout à faire ! Hic et nunc — ici et maintenant…

Tous mes amis ont été grippés l’un après l’autre, Monod est même assez mal et j’ai eu peur pour lui. Le coiffeur prétend que les Allemands sèment des microbes par le moyen d’avions volant à des hauteurs où on ne les voit ni ne les entend. Il est vrai que cette peste est bizarre.

Je reçois à l’instant les caramels, exquis et dangereux (on ne peut plus s’arrêter).

Roland me dit que l’horloger offre de changer le mouvement de ma montre moyennant 25-30 fr. J’accepte et réglerai cela en mai. Veuillez lui dire en passant qu’il fasse l’opération. Il y aura peut-être une occasion de me l’apporter. Je serais heureux d’avoir la visite de l’un de vous quand je serai installé. Car pour venir moi-même à Areuse, il faudrait que je sois si mal que ce serait vraiment, comme on dit, la fin des haricots. J’ai rarement eu autant à faire tout de suite.

Je suis désolé d’avoir dans ma peine laissé passer la fête de maman sans écrire, sinon sans y penser (bien que ma mémoire fléchisse).

Comment va Toinette ? — Je vous tiendrai au courant de mes recherches locatives.

Votre fils affectionné
Topin.