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1933-04-21, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Tout est bien qui finit bien. Nous avons emporté l’impression des derniers moments de ce séjour, qui étaient ce que j’aurais voulu que le reste fût — mais je n’en demande pas plus. Simonne a été tout à fait touchée par ce que Papa lui a dit en la conduisant à la gare. Et aussi par ce que Tante Beth est venue nous dire au revoir. Voilà donc les perspectives d’un retour meilleur et plus joyeux. J’en suis bien soulagé.

Ce qui fausse les situations, c’est l’obligation de se justifier. J’y avais bien peu pensé avant de venir à Areuse. Pour moi toute la question a été, depuis un an, de pouvoir vraiment obéir à ce qui, je n’ai pas pu en douter un instant, était un ordre. Ce n’est certes pas s’y conformer en actes alors qu’on le renie intérieurement. On ne peut obéir que par amour, et il faut, dans certains cas, que l’amour soit plus grand que ce que « les gens » considèrent comme suffisant. Il faut aussi être bien sûr que la vocation qu’on a entrevue est bien à soi. Il y en a qui reçoivent l’ordre d’épouser la fille du voisin ou du collègue. Il y en [a] d’autres qui doivent quitter « patrie et parenté, pour aller dans le pays que Dieu leur montrera ». Et une fois qu’on est sûr de sa vocation, il faut encore se préparer à partir avec armes et bagages, [p. 2] non pas seulement avec un minimum de certitude et un maximum d’objections. C’est tout ce travail que j’ai dû faire pour pouvoir un jour prendre une décision sans retour. C’était un travail à faire en moi, entre moi et moi. Que pouvaient m’indiquer les autres ? Ils pouvaient tout au plus me conseiller la prudence, me répéter « ce qu’on a toujours dit ». Il n’y a pas besoin de remonter à Abraham pour voir que cette méthode non seulement ne mène pas loin, mais encore empêcherait de partir si on s’y tenait, — même remarque concernant l’objection : « Sais-tu si plus tard tu n’auras pas à le regretter ? » On choisit maintenant. La foi est exactement cela. Elle ne fait pas de calculs dans le vide, dans l’avenir. Je n’ai pas grand’peine à prendre cela au sérieux ; cela me paraît évident.

Vous n’avez pas pu vous rendre compte de ce qu’est Simonne, durant ces quelques jours où elle s’est trouvée soudain dans une atmosphère tout à fait étrangère pour elle, et privée de la joie qui avait rempli les semaines précédentes. Pour peu qu’une femme soit sensible et douée de quelque délicatesse d’âme, il lui est bien difficile de réagir contre la méfiance qui l’entoure. Elle se recroqueville. À moins d’avoir les qualités viriles d’une Gretel Reichert, évidemment. Pour moi, je sais très bien que je ne pouvais trouver un être qui soit plus mien, un prochain qui me soit plus proche. Certes, je ne considère pas le mariage comme l’union de deux égoïsmes au mieux des intérêts communs, mais il est permis, une fois la chose faite, de se réjouir d’un avantage aussi grand et aussi rare que celui-là : la communion profonde de deux êtres en tout ce qui est essentiel. Et ceci aussi : des réactions [p. 3] communes, des indignations ou des admirations partagées, — ce qui est essentiel à la bonne entente des caractères.

Je vous écris de mon bureau, où je n’ai quasi rien à faire, dans l’attente de manuscrits qui ne viennent pas. Je vais en profiter pour préparer tranquillement le n° 3 de Hic et Nunc. Il a paru un excellent article sur nous dans les Theologische Blätter, de Bonn.

Nous sommes rentrés par la pluie, et ici il fait un froid terrible. Le marasme des affaires ne fait que grandir, mais on parle un peu moins de guerre me semble-t-il. Nous méditons de plus en plus d’aller fonder une petite colonie dans le midi. Marsaux, qui vient de déjeuner rue saint-Placide y songe de son côté. Cela se fera certainement un jour.

N’avez-vous pas reçu une lettre que Dominicé m’a retournée à Areuse ? Je me demande où elle a passé.

Et pour finir, je vous adjure encore de faire le possible et l’impossible pour rester dans la grande maison, au moins cet été encore.
Votre fils affectionné
Denis