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1953-03-05, Denis de Rougemont à Alice de Rougemont §

Chère Maman,

Je viens de rentrer de Munich, où je suis allé entre deux avions voir quelques personnages plus ou moins importants. La semaine passée, nous étions à Paris. Il y a cinq semaines, je rentrais de Rome. Et j’irai dimanche à Strasbourg, le 23 à Milan. Tu vois que ma vie reste très européenne. J’essaye tout de même de trouver par-ci par-là quelques jours pour écrire mon livre, dont une bonne moitié est faite. Mais c’est difficile de se concentrer, avec tant d’interruptions, et tant d’activités sans cesse nouvelles au Centre europ. de la culture. Nous allons entrer dans une période de discussion générale sur la Constitution de la Fédération, et le Centre a constitué un groupe de vingt savants et publicistes célèbres pour l’étudier, dans une petite revue, qui paraîtra dans quelques semaines. J’espère obtenir des appuis très importants pour cette nouvelle initiative. J’ai eu à Ferney la visite de Robert Schuman. Il est revenu me voir à mon hôtel à Paris. Je lui demande d’entrer dans le Conseil de direction de mon Centre. Il y a de bonnes chances pour qu’il accepte. Après quoi, les gouvernements me soutiendront plus facilement.

Donc, je fus à Rome pour quatre-cinq jours. J’ai vu Nanette longuement, avons dîné, déjeuné, pris le thé, et fait une longue excursion un dimanche dans la voiture du ministre de Suisse. J’ai vu son école, où elle a beaucoup de succès. Elle va bien, elle travaille bien, elle m’est très attachée ainsi qu’à toute la famille et à Ferney, — qu’elle considère toujours comme sa vraie maison, ce qui me fait bien plaisir, comme tu penses.

[p. 2] C’est une fille sérieuse et réfléchie, romanesque aussi comme on peut l’être à son âge, et j’ai confiance dans son avenir. Elle m’écrit de très longues lettres pleines de talent.

Avec Nino, c’est plus difficile. Son école va cahin-caha. Il se décourage vite. Nanik le fait travailler presque chaque jour, mais les résultats restent maigres : il manque de bases, et ne sait pas travailler. Je crois que cela le ronge, le pauvre. Au reste, il est très gentil et même touchant souvent, mais trop enfant pour un jeune homme de 17 ½ ans. On vient de découvrir qu’il souffrait d’une affreuse décalcification des dents : il en aura pour des mois de soins dentaires (et je n’ose penser à la somme !). Il nous cachait cela depuis un an, risquait de perdre la moitié de ses dents pour de bon ! Mais au total, il va mieux, est beaucoup plus ouvert et gentil avec nous. Il a commencé son instruction religieuse, — tous les jeudis soirs — avec le pasteur [Jeannet], sans trop grogner, et je crois que ça l’intéresse.

Le petit Jean-Blaise est encore en Gruyère et y restera jusqu’à Pâques, va mieux, mais ses glandes restent enflées.

Et voilà. Nous sommes très heureux, le travail marche, que demander de plus ?

J’ai eu régulièrement de tes nouvelles par A.-M. et Ant. et il semblait que tout s’arrangeait bien au Faubourg de l’Hôpital. J’espère que tu pourras venir ici pour un séjour avant de regagner Areuse, aux premiers beaux jours. Dis-nous quand tu penses que ce sera le mieux.

Je t’embrasse de la part de nous tous, et Tante Beth aussi.
Ton fils
Denis