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1930-07, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Je trouve enfin quelques minutes pour vous écrire, ce qui m’a été littéralement impossible depuis une semaine. J’ai deux ou trois fois plus à faire que je ne puis, tout est en retard, et impossible de rien rattraper avant que de nouvelles choses n’arrivent. Je suis dès 8 heures du matin à Clamart et jusqu’à midi c’est une telle chasse que je ne trouve parfois pas même le temps de passer « au bout du corridor », c’est tout dire ! L’après-midi, de 2 à 6 h c’est la même danse. Il faut ne pas s’affoler, attraper tout le monde [p. 2] si l’on veut obtenir le moindre résultat, et en fin finale recevoir toutes les plaintes des directeurs qui trouvent que tout va trop lentement. Je fais le travail que l’on confie ailleurs à quatre ou cinq personnes au minimum. En automne, quand nous « sortirons » 10 volumes, au lieu de 3 comme maintenant, cela n’ira plus du tout. J’ai été engagé comme « lecteur » et maintenant on me fourre sur les bras toute la publicité et la librairie, des affaires commerciales où je ne voyais que du feu les premiers jours. Le pire, c’est que tout ce qui est « affaire » est tellement tendant et obsédant qu’on ne peut pas s’en délivrer [p. 3] en sortant du bureau.

Avec tout ça, je ne sais vraiment pas comment je vais pouvoir acheter des meubles. Je n’ai pour cela plus que samedi après-midi prochain ! Je suis pressé d’entrer le 15 dans mon appartement de Clamart, — si les papiers sont secs ! — car je paie à l’hôtel du 15 au 15, et mon bail à Clamart doit commencer le 15 aussi. Cela s’est fait précipitamment et maintenant il s’agit que je trouve environ 4500 fr. français d’ici dix ou quinze jours !

 

2500 + 300 pour frais de bail et pas-de-porte (remboursables à la fin du bail.)
(ou plus !) 1500 pour meubles et draps, etc.
200 identité, transports.

 

[p. 4] Faut-il faire un emprunt ou bien pouvez-vous m’avancer cela ? C’est difficile de trouver près de 500 fr. suisses en dix jours !

J’aurais bien aimé rester à l’hôtel jusqu’au 15 août, mais ce serait 600 francs de plus à payer, puisque de toute façon je suis forcé de louer dès le 15 juillet.

Je poursuis, quand je le peux, mes démarches pour obtenir un permis de travail. C’est long et pénible.

En plus, je suis talonné par divers travaux en retard (la dame polonaise, des notes pour la Revue, les épreuves [p. 5] du Voyage en Hongrie en souffrance dans un tiroir, trois autres articles pas faits… Je n’ai plus du tout le temps d’écrire, j’en fais mon deuil. Je rentre ici vers 7 heures, dîne, cours à un rendez-vous et de minuit à 6 h ½, dors comme un plot. Je ne sors plus dans le monde pendant la semaine. Samedi, j’ai eu un goûter chez les Manneville, qui a marqué la fin de la saison, un dîner chez les Jacques de Pury, qui partent en Suisse ; et hier, nous avons été canoter sur la Seine avec des amis des Eggimann, je me suis beaucoup fatigué à ramer pendant 1 h ½, c’est ce qui repose le mieux du bureau.

[p. 6] Encore cinq semaines de fournaise et de « hard labour » (où la moindre gaffe coûte des centaines de francs à la maison).

(Je vois de l’autre côté de la rue — Bd Montparnasse — Jacques Copeau et deux jeunes filles à une terrasse, très gais.)

Tout le monde quitte Paris ces jours. Roland part mercredi. Tous mes amis et camarades sont dispersés aux quatre vents, Hofer, Ferrero, Simond, Cassou, Monod, etc. J’attends cependant Gyergyai un de ces jours.

[p. 7] Pour en revenir à cette terrible question financière, j’aimerais savoir le plus vite possible sur combien je peux compter de votre part, et pour quand. J’ai besoin de cela le plus vite possible, et je préfère vous l’emprunter, que d’emprunter à une banque à un taux exorbitant.

M. Eggimann me propose d’entrer dans son affaire de librairie ancienne (manuscrits, pièces historiques, archéologie, généalogies, etc.) en qualité de second futur associé, il me payerait au moins 2000 dès le départ et me promet de gros bénéfices dans la suite. Je ne puis que lui répondre ceci : avant Noël [p. 8] c’est-à-dire avant que de Traz et Maury n’aient pris la direction de leurs collections à « Je sers » je ne puis pas savoir quelle sera ma position définitive là-bas. J’y reste donc, ayant tout sur les bras. Si décidément cela ne me convient pas et qu’il n’ait trouvé personne, je marcherai peut-être. — Je suis content de pouvoir dire à « Je sers » que j’ai des offres mieux payées pour moins de travail, ailleurs. Car ils ne se rendent absolument pas compte de ce que je fais pour eux et de ce qu’ils m’exploitent (en considération de mon traitement de 1500).

Je me réjouis terriblement de pouvoir dormir deux ou trois jours à Areuse avant mon service. J’aimerais savoir vite si la grippe de Papa est bien guérie, et comment va Toinette.

Votre fils affectionné
D.