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1933-05, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

J’espère que vous recevrez ceci dimanche, et que cette fois-ci je n’aurai pas gardé le silence trop longtemps. J’attendais d’ailleurs pour vous écrire le retour de Simonne, qui est arrivée jeudi de Genève, avec Maury. Son séjour a été réussi en tous points. Bien qu’un peu rapide, l’instruction de Maury lui a été profondément utile, et elle se poursuit encore ici. Simonne a été on ne peut mieux reçue chez les Maury d’abord, une semaine, puis chez Domino les trois derniers jours. Elle a vu une foule de gens, tous mes amis, a été invitée chez les Chenevière, chez ‘t Hooft, chez les parents de Dominicé. Tout le monde paraît avoir été ravi de la voir. Maury me dit « vous n’auriez pas pu mieux choisir, à tous les points de vue ». J’ai reçu des lettres touchantes de Madame Maury, de la femme de Dominicé, et de Chenevière. Hier soir, nous avons été invités chez Lauga, avec quelques amis. Je pense qu’il serait temps d’annoncer la chose « officiellement », puisqu’à Genève et ici, tout le monde le sait. Mais il faudra aussi songer à la date du mariage. Il y aura des formalités assez longues pour obtenir les papiers nécessaires, étant données nos nationalités différentes, et il y a un délai légal de trois semaines entre l’annonce officielle à la mairie et le mariage. — Je pense d’autre [p. 2] part que Ferney est bien le lieu indiqué. Madame Maury s’offre à tenir l’orgue et Chenevière à égayer le déjeuner ! Et c’est sans doute à Genève que je puis réunir le plus grand nombre d’amis, surtout en juillet.

J’espère que Papa est remis. Ces grippes successives sont bien ennuyeuses et ne présagent pas en faveur de l’Asile temporaire, dit Rendez-vous-des-Courants-d’air de toute la plaine. J’attends toujours Titine, à la seule condition qu’elle avertisse quelques jours à l’avance, pour le cas où un des Bovet s’annoncerait, ce qui est fréquent.

Nous déjeunons demain avec Maury, qui nous dira le résultat d’un entretien avec Boegner au sujet de la réception de Simonne dans l’Église. Il parlait de la faire lui-même dimanche, car il prêche à Passy ce jour-là. — Ce pauvre Maury ! La paroisse de l’Étoile refuse finalement les conditions qu’il mettait à son acceptation, et qui consistaient essentiellement en ce qu’il entendait garder sa liberté de prêcher même en faveur des objecteurs de conscience. C’est bien triste pour eux, et pour lui, ça ne va pas simplifier son existence. Quand on pense qu’il y [a] un an qu’ils le supplient de venir !

Je vais demain chez Halévy, qui m’a invité pour parler de L’Ordre nouveau à Siegfried et quelques autres. Notre mouvement s’étend rapidement. — Pour l’appartement, je pense que nous allons le quitter, car cela nous éviterait de payer encore 2500 fr. de reprise. Nous visitons des choses.

Bonsoir, bonne nuit.
Votre fils affectionné
Denis

 

P.-S. Tante Béatrice m’a écrit une longue lettre des plus touchantes, je vais lui répondre.