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1930-01, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Si j’écris peu ces premiers jours, c’est qu’il m’arrive peu de choses et que pourtant je suis très occupé, Paris est ainsi. Je me suis arrangé avec Caudron : je travaillerai librement, la plupart du temps chez moi, et il me paiera mille par mois, jusqu’à ce que l’affaire, se développant, je puisse lui consacrer tout mon temps, et qu’alors il me paie beaucoup plus. Il n’y a rien d’autre à faire pour le moment. Je vais donc chercher un peu autour de moi les mille qui manquent à mon budget mensuel. (650 de chambre et 30 x 15 de nourriture font déjà plus que mon traitement !) Il n’y a guère que sur la nourriture qu’on puisse sérieusement économiser ici : 15 f. par jour en moyenne (3 f. suisses) c’est aussi peu que possible. (À midi, nous avons déjeuné R. et moi pour 4.50 (!) entre les deux, en prenant des portions de légume et pommes de terre à une cuisine publique.) — Je n’ai vu personne encore, n’ayant pas de cartes de visite. Dès que j’aurai des cartes, cela commencera. Pour l’heure, je savoure les mille et une possibilités [p. 2] de Paris. Je ne suis allé nulle part encore en fait de cinéma, théâtre, opéra. Samedi soir, concert hongrois où j’ai réussi à me faire inviter — par hasard — et à obtenir une carte gratuite pour les concerts mensuels de cet hiver. Un beau concert le lendemain à la Salle Pleyel, toute neuve, d’une architecture exquise et reposante, — la lumière vient on ne sait d’où, tamisée, — une salle idéale. (Très bonne place pour 10 francs !) — Entendu ce matin une heure de cours de Wilfred Monod, très bien, quoique souvent déconcertant, frisant la phraséologie… — Caudron a été très content du premier rapport que je lui ai présenté, de ce côté cela marchera bien, je crois. — Dîné dimanche soir avec Monoda et sa femme, charmante. J’espère les voir souvent. Samedi après-midi, Monod a fait irruption chez moi — c’était la première fois que je le voyais depuis Vienne — m’a entraîné sans mot dire dans un taxi, jusqu’à l’hôpital Saint-Antoine où il a revêtu sa blouse, m’a présenté comme le « Dr. Rossomonte, de Florence », — et nous avons fait le tour d’une salle de trente hommes miséreux. C’était bien étrange et un peu angoissant…

En allant à Clamart, je passe par la station de Vanves-Malakoff, je rencontrerai bien une fois Jacques Rgt. (J’aime ces noms de stations de métro ou d’autobus : Porte des Lilas, Sèvres-Babylone…) Paris est splendide le soir, toujours mieux illuminé, les autos font des vitesses folles, mais on s’y habitue vite. C’est presque le printemps. Dimanche, il faisait vraiment chaud. On se balade dans le quartier sans manteau ni chapeau, voire même en pantoufles à minuit, jusqu’au bar du coin où il y a de bon café.

Merci pour vos lettres et cartes qui m’ont fait très plaisir, et merci d’avance pour l’inscription aux Anciens Belletriens. Comment auront été les séances de Belles-Lettres ? et surtout, la visite de Tante Antoinette ?

Mille choses affectueuses à tous, aux Max aussi. Je vous embrasse.
Denis

 

J’arrive au bout de mes pommes. Peut-être pourrait-on essayer de m’en envoyer en petit paquet, pour voir si ça passe sans encombre à la douane ? — C’est un tel régal ici !