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1930-02-26, Denis de Rougemont à Alice de Rougemont §

Chère Mère,

Merci de ta bonne lettre reçue ce matin, je suis content des nouvelles que tu me donnes de tous. Tout va donc bien à Neuchâtel, et pas trop mal ici. J’ai pris un gros rhume sec qui me donne des maux de tête mais qui va mieux aujourd’hui, et en plus une laryngite que Monod a diagnostiquée au téléphone après 2 ou 3 mots que je lui ai dits, rien qu’au son de ma voix. J’espère que tout cela va s’arranger avec le retour d’un temps plus doux. D’ailleurs je vais pouvoir me soigner cette semaine, je n’ai plus un soir de pris jusqu’à dimanche. C’est une bonne affaire, car j’ai un gros travail à fournir à Caudron, le catalogue-prospectus des 15 volumes que nous éditons en 1930, je dois faire une page sur chacun — à peu près 15 notes de la Revue de Genève ! — (à propos, peut-on m’envoyer le numéro de février svp). Je dois voir le pasteur Boegner, écrire à 5 ou 6 auteurs, faire un projet de magazine protestant, un projet de publicité, etc., etc. Ça commence à chauffer. Je ne vois plus d’écrivains depuis 15 jours, et ne vais plus au concert ou au théâtre, et malgré tout j’ai été très pris la semaine dernière. J’ai vu Valérie un soir, nous avons rôdé dans les grands [p. 2] cafés, c’était bien drôle. Quant à Eliz. Pourtalès je ne la verrai pas avant un bal chez une dame [Gros] où elle m’a fait inviter, à ce que je crois sur la carte. Elle travaille dans une banque, comme secrétaire du directeur ; Jacques fait des assurances, je l’ai revu l’autre soir chez les Eggimann, mais il ne fréquente pas les mêmes bals que nous. Samedi soir, 2e bal de Seynes, encore plus princier et ducal que le 1er, on nous a retenus pour le souper des « intimes » à 4 h. du matin. Dimanche, ce sera chez le comte de la Sizeranne, lundi à l’ambassade de Pologne, mardi une partie avec des princesses russes et Jacques Pourtalès.

J’ai été mis en relation avec une dame polono-suédoise qui a écrit un livre sur l’Ukraine pendant la révolution, et qui cherchait quelqu’un pour corriger son style (le livre a paru en suédois, et c’est elle qui l’a traduit). J’ai accepté ce travail pour 750 fr., mais hélas, étant ruinée, cette dame de Rudnicka-Jaroszinska ne pourra me payer que le jour où son éditeur la paiera, c’est-à-dire dans quelques mois, à moins que certains chapitres ne paraissent auparavant dans la Revue des Deux Mondes. Avec quelques travaux de ce genre, je finirai par m’en tirer à peu près seulement, il y faut le temps… Je mets au net mon voyage en Hongrie et quelque chose sur Viennea ; j’irai proposer cela à la Revue hebdomadaire bien que de Traz me l’ai redemandé ; cela me fera un plus large public. — Très joli petit dîner lundi dernier chez les Dominicé, le pasteur Secrétan est venu aussi, charmant homme et sympathique à tous points de vue. — Je me surprends à manger avec voracité dès que je suis invité, et pourtant j’ai l’impression de manger assez au restaurant. J’ai maigri de quelques livres je pense, mes habits flottent !! Je vais prendre le petit déjeuner à l’hôtel, ça me fera 105 f. de plus par mois, mais je crois que médicalement, c’est mieux (je ne prenais jusqu’ici qu’un croissant au bar du coin). Je vois Monod un soir par semaine, avec plaisir, et quelquefois Hofer-Marsaux qui est catholique, chose curieuse. Doumergue me demande toujours quelque chose pour Foi et Vie mais je n’arrive pas à rien trouver.

Mille choses aux Max. Je t’embrasse.

Topinet