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1928-05-03, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Me voici quelque peu en retard avec ma correspondance, et je ne trouve presque pas le temps de rattraper. J’avoue même à ma confusion que c’est un pressant besoin d’argent qui me pousse à écrire ce soir, entre un « fünf Uhr Tee » au Centre (où trôna Mme Schwarzwald) et une conférence de Monod. Pour liquider cette question d’argent, voici un résumé de mes comptes :

 

Parti avec environ : 400 fr. suisses
Voyage : 90 (y compris hôtel et repas)
Reste : 310 fr. suisses = 420 sch. env.
Complet d’été (tout fait) : 210 sch.
Arrangement chambre au Centre et bonne-main au Diener : 60 sch.
Du 17IV au 3V, vie courante (16 jours) : 180 sch.
= 450 sch.
Déficit au 3 mai : 30 sch.

 

Je vis sur mes réserves (argent gagné) et sur de l’argent que je n’ai pas encore payé pour l’aménagement de la chambre de Monod : nous la séparons en 2 par un rideau, et opérons quelques transformations indispensables mais… coûteuses. (Comme cela ira pour 2 mois, c’est tout de même une économie.)

[p. 2] Bref, je voudrais recevoir mon mois le plus vite possible (300 fr.). Je tâcherai de faire avec 250 en juin, et avec cela, d’aller en Hongrie ! Je vous assure que je suis pénétré du sentiment qu’il faut économiser, mais vraiment, je ne puis pas plus…

 

Il fait un temps merveilleux, chaud et pas trop lourd, à cause du courant d’air perpétuel de Vienne, cette fois-ci bienvenu. L’atmosphère du Centre a changé aussi : Monod et Cord y ont introduit des mœurs plus réglées, plus studieuses et un confort perfectionné. Nous nous entendons fort bien, travaillons ferme l’allemand et sortons peu. Il faut pourtant que je téléphone tout à l’heure aux Lukács, qui m’ont écrit pour me demander ce que je devenais. Nous projetons aussi pas mal de ballades aux environs de Vienne sur le Danube qui est splendide à cette époque. Et un voyage collectif à Constantinople au début de juillet où Chambrun nous invite à venir inaugurer son ambassade… (On verra, on verra.)

Ce doit être assez curieux de voir Toinette arriver de Vaudijon « pour passer l’après-midi autour d’une tasse de thé » tout comme « ces dames de la ville » ! Je n’ai pas de nouvelles directes de Titine, mais je pense qu’elle doit fort bien s’en tirer dans sa nouvelle situation, puisqu’il y a 2 jeunes gens pour lui renvoyer la et les balles. Et Henri ? — J’espère que vous avez dit au revoir pour moi aux Areusiens, je suis un peu confus d’avoir filé à l’anglaise. Mais je me dis qu’il y aura encore tant de ces départs… Je me sens de plus en plus errant et voyageur sur cette terre.

 

Je viens de téléphoner à Édith de Lukács qui m’invite à venir demain soir, après Pelléas et Mélisande, à une fête costumée de Schubert, dans des grands théâtres de Vienne. Ce sera très « vieux Vienne ».

N’aurais-je pas oublié dans ma chambre encore une grosse clef (12 à 15 cm) qui serait celle de la Haustor du Centre ? On ne sait où elle a passé. Si on la retrouve, j’aimerais qu’on accompagne l’envoi de 4 paquets de Hollandais n° 10 et de mon gilet brun. « Sonst nichts ». (Je dis on mais je sais bien hélas ! que cette pauvre mère aura toute la peine, j’en suis navré, et d’autant plus reconnaissant. — Ô fils prodigue !)

Beaucoup d’affectueux messages aux heureux époux.

Je vous embrasse.
Topin.

 

P.-S. Pierre n’est pas encore de retour. Je me sens beaucoup moins loin du pays que la 1re fois. Pas dépaysé du tout. Vienne en été est beaucoup moins russe malgré les formidables cortèges communistes du 1er mai au chant de… la Marseillaise !!

2e P.-S. : Merci beaucoup pour les Suisses libérales. Les 2 articles m’ont beaucoup intéressé. Je ne puis être d’accord ni avec Piaget ni avec Neuhaus en ce qui concerne l’affaire Pioch. Neuhaus est mesquin, mais Piaget se met dedans en faisant cette distinction entre opinions et procédés, comme si toute conviction forte ne devenait pas forcément une action ! (On ne peut pas séparer par exemple l’impérialisme (opinion) de la guerre (procédé), ils s’impliquent l’un l’autre.)