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1925, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

La fugue supplémentaire à Rome s’annonce très bien après cette 1re journée, comme les autres très remplie. Nous avons commencé par courir les rues et repérer les principales rues, que Pierre connaît d’ailleurs assez bien. Puis nous sommes montés à St Pierre où passent sans cesse des processions monstres. Comme le remarquait Pierre, on y lit plus le Baedeker que la Bible. La place avec la colonnade est pourtant la chose la plus grande et impressionnante qu’on puisse imaginer en architecture. Le Forum est d’une grandeur plus pure et aussi plus inattendue. Le Colisée, trop énorme pour qu’on l’admire comme il faut la première fois. Il en reste encore pour deux jours au moins.

Après quoi je compte retourner 2 jours à Florence chez la mère Maestrelli qui ne me fera rien payer à cause d’un petit cadeau fait en partant ! Ici nous avons trouvé une chambre un peu plus chère mais très bon marché pour Rome, 10 lires par jour et par personne.

Je suis devenu très familier avec Florence. Nous allions tous les soirs au café des artistes retrouver des écrivains et peintres qui sont tous de très bons types et parlent français. Dimanche, nous devions aller chez Ferrero à la campagne [p. 2] mais la pluie nous a retenus. Pour remplacer, nous avons été chez Andreotti, le plus grand sculpteur italien moderne, avec qui nous avions pris le thé samedi. Ça fera peut-être un article. Nous sommes en effet parmi les 3 ou 4 premiers à avoir vu un grand monument qu’il a fait pour Santa Croce, l’église de Giotto. Honneur partagé avec le roi d’Italie et Franchi, un romancier connu qui nous a introduits. Pierre n’ayant plus rien à faire à Florence, ni rien à me montrer, nous avons décidé subito de partir pour Rome, après considération de notre réjouissant état de fortune.

Fin de ce billet, mardi, dans les jardins du Princio. Je n’ai pas vu grand’chose aujourd’hui. Demain, j’irai au Vatican, peut-être aussi à Ostie, voir la mer. Il fait une chaleur si amollissante qu’on se contente de regarder et de se laisser vivre, avec la Villa Medicis à droite, et la Villa Borghese derrière, Rome devant.

Véritable fin du billet à la Poste, dans la cour centrale qui est une sorte de cloître avec des palmiers. Coucher de soleil sur la ville, c’est Paris plus la lumière et les monuments.

Messages de Pierre. Au revoir.
Denis