[p. 1]

1930-07-25, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Je profite de la première heure avant l’arrivée du courrier, pour vous dire vite à quoi j’en suis de mes installations et du reste. Pour ce qui concerne mon bail, mes vacances et ma situation à partir de novembre, j’espère pouvoir enfin en parler à M. Caudron qui me recevra à 10h, vient de me dire la secrétaire. (Voilà six semaines que je ne l’ai pas vu autrement qu’en passant au corridor !!). Mon ameublement : j’ai un lit, une table et un fauteuil, un point c’est tout. Mais j’ai commandé un bureau, une espèce de bibliothèque à un rayon et une table (de salle à manger) qui me seront remis le 13 août. J’en payerai le tiers dans une semaine, et le reste par mensualités. J’ai réussi à obtenir ces « facilités » — comme on dit — sous prétexte que ces meubles feraient de la réclame pour la fabrique, dans cette grande maison neuve où beaucoup d’appartements ne sont pas encore meublés. Mais c’est une chose dégoûtante que de marchander avec ces représentants, qui vous demandent dramatiquement si on a confiance en eux « oui ou non », etc. Et ces « facilités » écœurantes qu’ils daignent vous accorder… Je suis un peu affolé par mon budget. Il me manque 2300 fr. français. J’ai beau tourner et retourner les chiffres, refaire des additions, des listes d’« économies possibles », je ne m’en tire pas à moins. Et encore je compte [p. 2] dans mes rentrées les 1500 fr. pour le mois d’août que je ne toucherai que le jour de mon départ, le 14 août, c’est-à-dire qu’ils me paieront mon voyage (140 + 10 + 40, 200), le papier peint (180), la femme de ménage (70), quelques bricoles de ce genre. Mais auparavant j’ai besoin de 3200 pour le bail et de 600 pour mes meubles. Je ne sais comment je m’en tirerai avec les 1500 que je vais toucher le 31 et ce qui me reste… Cela m’empêcherait de dormir si j’étais moins fatigué. Enfin, cette question de l’ameublement sera réglée et je pourrai travailler, à mon retour, dans un cadre que je me serai presque entièrement dessiné. J’achèterai deux ou trois chaises d’occasion, jusqu’au 13, je travaillerai sur un « bureau » composé de deux valises et d’un rayon d’armoirea. — Les gens riches ne se rendent pas compte de tout ce qu’ils évitent : non seulement les ennuis, les « combines » à chercher en tout, mais tant de vulgarités et d’arrogance à subir de la part de tous ceux avec qui on traite et qui ont l’air de vous mépriser comme une sorte de criminel quand vous manifestez l’intention de rabattre leurs prix.

J’ai vu hier le directeur de la Nouvelle Revue française, dans son luxueux hôtel moderne où elle vient de s’installer. Il m’a accueilli en me disant « Il me semble qu’il y a des années que je vous supplie de me donner des articles ! », et nous nous sommes quittés sur toutes sortes de promesses réciproques, je lui ferai trois notes pour cet automne, et il insiste pour que je lui donne à lire un roman. Il m’a aimablement offert aussi de me « tuyauter » à l’occasion pour « Je sers », ce qui me sera souvent fort utile. J’ai revu avant-hier mon ami Charles Du Bos, qui écrit l’introduction au livre allemand que je dois traduire. Enfin, j’ai l’impression que je suis plutôt « bien vu » dans ce petit monde littéraire que j’ai considéré avec respect et tremblement, de loin, durant mes tendres années, et qui ne me fait plus beaucoup d’impression. C’est dommage, j’aurais été fou de joie de collaborer à la NRF, il y a trois ou quatre ans… — Je terminerai tout à l’heure après avoir été chez le patron.

5h. J’ai fini par « conférer » à la direction. Aucun changement prévu pour l’automne, sinon que mon travail deviendra plus régulier, je prévois moins d’à-coups. En outre, j’aurai à faire une tournée de conférences en province, accompagnant un film de propagande sur un atelier intitulé « Comment on fait un livre protestant ». En décembre. On va s’amuser. — Beaucoup de grands projets, comme toujours. Ce qui me rassure, c’est que le dernier bouquin sorti est vraiment ce qu’on fait de mieux en France comme édition et impression, et c’est le premier de notre série « standard ». Le Boegner a déjà fait très bonne impression chez les libraires parisiens — où je suis parvenu à le faire placer, ouf !! — et cela nous vaut de grosses commandes. — Bref, impression générale fortement améliorée. Grande inauguration en octobre, discours, etc.

Je vous embrasse.
D