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1951-05-23, Denis de Rougemont à Alice de Rougemont §

Chère Mère,

Je suis reparti pour Paris le lendemain de la Pentecôte, pour présider le comité du Congrès mentionné sur ce papier à lettrea. Vendredi soir, j’ai dû aller en Allemagne pour une mission urgente, à Bonn et à Francfort, et je suis rentré ici dimanche soir en avion, grippé et presque sans voix. Au lieu de présider une séance de commission des Guildes du Livre de toute l’Europe, à mon Centre, je suis resté au lit trois jours, et me voilà en état de reprendre mon travail de direction. Silva et mes autres collaborateurs se sont bien débrouillés en mon absence. Nous sommes en train d’aboutir à quatre réalisations importantes : laboratoire atomique européen, société des films européens (les contrats sont signés pour le premier grand film), fédération des Guildes du livre, groupe d’historiens opérant dans les Écoles normales de plusieurs pays, bulletin du Centre, etc. Cela justifie amplement les subventions que m’accordent déjà quelques États, dont l’Allemagne. Ainsi le travail que j’ai initié il y a trois ans commence à porter ses fruits : ce sera peut-être l’œuvre principale de ma vie. Je vais pouvoir me remettre à écrire pour moi, ayant assez de collaborateurs pour que les choses marchent sans moi quand je prends des vacances.

[p. 2] Quant aux vacances de Nino, voici mes plans : Anne-Marie propose de l’emmener avec elle en Algérie au moins de juillet. Si cela ne s’arrange pas, il restera ici une semaine, avec un ou deux amis de son école et Marguerite ; puis il ira à Areuse, sans doute avec plaisir s’il a des copains américains et la ferme de Tante Blanche tout près. Merci pour ton invitation. Je pense que ce serait à partir du 10 juillet environ. Les derniers jours du mois, il pourrait aller à Veigy chez sa mère. En août, il ira en Italie avec les Alexander. Je compte moi-même partir vers le 20 juin, dans le Midi ou en Italie, pour six semaines, et écrire un livre, en paix. J’ai tout refusé, conférences, congrès, voyages, du 20 juin au 1er août, pour me réserver cette période de travail personnel : cela devient pour moi un besoin vital. Je m’en réjouis grandement, et tout le monde m’en félicite, tant au Congrès qu’au Centre, pour lesquels j’ai donné tout mon temps jusqu’ici.

Je suis tout heureux de retrouver mon Ferney, après tant de voyages. Pense que depuis février, j’ai été à Vienne, Francfort, Paris, Bombay, Paris deux fois, Strasbourg, Bonn, sans compter des déplacements plus courts à Bâle, Berne, etc., et je n’ai pu être ici que pour des séjours assez brefs. A.-M. et Marguerite ne cessent d’embellir la maison et le jardin, et voici le beau temps enfin, et un peu de repos. Je me sens établi, comme cela ne m’était jamais arrivé encore, et ma situation financière est prospère, maintenant que mes grosses dépenses de divorce, meubles, chauffage, sont liquidées. Je me sens tout étonné d’aboutir à cet équilibre général, après tant d’années d’incertitudes et de bouleversements.

A.-M. est partie hier matin pour Florence, contente je crois.

Je te récrirai pour te dire comment se précisent les projets de vacances pour Nino.

Je t’embrasse.
Denis