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1945-05-25, Georges de Rougemont à Denis de Rougemont §

Mon cher Denis,

Ton long silence, il a duré deux ans, semblait ne pas devoir finir. Je disais un jour à Antoinette, l’an passé, « Denis est comme perdu pour moi, de l’autre côté d’un mur très haut, infranchissable. » Ta sœur me répondit : « Rassure-toi, Denis est vivant, il se porte bien. » Je n’eus pas la curiosité de lui demander comment elle le savait. Sous le coup de l’émotion causée par la nouvelle que nous apportait ta lettre reçue fin décembre, je m’en fus chez les Max leur dire notre souffrance, de la partager avec eux. Antoinette m’a dit alors qu’elle avait reçu de toi deux autres lettres, qu’elle savait tout de votre drame conjugal, mais que, par égard pour les vieux parents que nous sommes, elle ne nous en avait pas parlé ; que nous apprendrions assez tôt la catastrophe.

Si je prends la plume, enfin, aujourd’hui, c’est moins pour exhaler ma peine, que pour t’exprimer ma sympathie profonde. Tu te représentes les pensées qui remplissent mon cœur, pensées de paternelle affection pour le fils unique que tu es maintenant pour nousa, qui, après nous avoir occasionné des soucis, — oubliés, — nous a valu tant de satisfactions intimes, tant de joies, de sentiments de légitime fierté. Ton mariage, déconcertant, mais, nous disais-tu — [p. 2] voulu de Dieu, avait été un acte d’obéissance, gage certain de vie de famille chrétienne. Nous le pensions avec vous. En lisant L’Amour et l’Occident, je me félicitais d’avoir un fils qui, connaissant les ruses du diable dans le domaine conjugal, et toutes les tentations possibles, les surmonterait plus certainement que d’autres ; c’était ma sécurité…

Quoi qu’il en soit, je ne puis pas encore me résigner à penser qu’il n’y a pas d’espoir de réparer la casse. En pensant à vous, aux dures années que vous venez de traverser, aux conséquences d’une séparation pour vos enfants, aux souffrances qu’il faut leur éviter, à tout prix, j’apprends à pratiquer l’intercession, demandant à Dieu de réparer ce qui, sur le plan humain est irréparable. Il y a toujours place pour l’intervention de Celui qui peut faire toutes choses nouvelles.

Si nous pouvions nous voir, parler de ce souci à cœur ouvert, le poids en serait moins lourd ; je me dis aussi, qu’en Suisse, si vous pouviez [y rentrer], l’ambiance et l’atmosphère favoriseraient peut-être un recommencement, le miracle d’une réconciliation… C’est te dire notre impatience de vous revoir, et de vous [ravoir]…

En attendant, je continue à m’occuper de faire paraître tes livres. Les Personnes du drame est en librairie depuis deux semaines déjà ; Hauser s’était chargé du lancement du livre ; malheureusement il a dû partir plus tôt qu’il ne le pensait, pour Porto ; il est un des intéressés à l’exposition suisse — qui vient de s’y ouvrir. D’autre part, le diable semble s’intéresser enfin à notre projet de faire une édition suisse de La Part du Diable ! Coup sur coup, nous rencontrons les difficultés les plus imprévues. Nous étions persuadés que la censure autoriserait la publication ; la débâcle du régime hitlérien ne faisant plus de doute, les augures du Palais fédéral se montreront plus raisonnables, pensions-nous. Il fallut déchanter. Hauser alla lui-même trouver ces messieurs, et leur exprimer son dégoût ; ils ne se laissèrent pas gagner pour autant. Nouvelle [recharge] de la Baconnière : pas de réponse pendant plusieurs semaines. Cependant il y a 15 jours, en même temps qu’on nous notifiait l’autorisation d’aller de l’avant, on me faisait savoir que l’exemplaire unique que nous possédions — celui qui m’avait été donné par Mottu — pour être passé aux censeurs, s’était égaré dans les bureaux fédéraux ! C’est invraisemblable ! J’apprends aujourd’hui même que Ph. Mottu est disposé à nous passer l’exemplaire qu’il a de ton livre ; nous allons aller de l’avant, mais avec des mois de retard. D’autre part, Th. Spoerri a refusé d’écrire une préface, estimant, dès le début des pourparlers en vue du lancement de l’édition, il y a un an aujourd’hui, que cette étude arrivait trop tard ! — Je me suis adressé à R. de Traz, dont j’attends la réponse… Il y aurait aussi Pierre Bovet qui a beaucoup apprécié ton étude ; c’est à son instigation que la Vie protestante en a donné en son temps, un certain nombre de pages.

Adieu, mon cher Denis ; je te serre affectueusement sur mon cœur ; messages à Simonne, baisers à nos chers petits-enfants.
Ton vieux père
G. de R.