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1931-12, Georges de Rougemont à Denis de Rougemont §

Mon cher Denis,

Je ne t’importune pas souvent de ma prose, et si tu jugeais de l’intérêt que j’ai pour toi, au nombre de mes lettres, tu pourrais me prendre pour un père assez indifférent. Si je t’écris peu, je lis par contre, avec grand intérêt tes épîtres ; elles m’étonnent d’ailleurs un peu parfois ; tu vis d’espoirs qui ne sont sans doute pas tous chimériques, mais qui ne se réaliseront, que si les bouleversements que tu pressens ne se produisent pas avant longtemps, ce qu’on ne peut que souhaiter. J’attends toujours impatiemment Foi et Vie, regrettant, en pensant aux exigences de certains de vos abonnés, qu’elle paraisse irrégulièrement. [p. 2] Vous avez supprimé le numéro d’août, et celui de septembre [a] paru fin octobre ; nous recevrons, incessamment, la [Illisible] octobre. Mais comment parviendrez-vous à publier deux numéros avant la fin de l’an ? Tu vois mes préoccupations toutes paternelles. Que cela ne m’empêche pas de te dire avec quelle satisfaction j’ai lu ton article sur Kagawa ; il me semble que tu y as fort bien mis en relief les caractères distinctifs de cette belle personnalité. Ta note de la NRF est d’une lecture moins facile, mais je comprends qu’elle ait été appréciée. Je me réjouis, en particulier, de lire l’étude que tu donneras du roman des quatre auteurs protestants que tu nous signales. Il n’y a pas longtemps, une dame me disait qu’il n’y avait pas, à sa connaissance, de romanciers protestants en langue française. Je me disais qu’à la rubrique « le protestantisme jugé » (par les catholiques) il y aurait lieu d’ajouter la rubrique : le protestantisme jugé par les protestants ; cela ne manquerait pas de piquant. Et votre Édition du Cavalier ; il semble que, malgré la crise, vous soyez à la veille de la lancer ; tant mieux ; on est content de voir l’aboutissement de ce projet, longtemps [Illisible]. Tu ne dis plus rien, par contre, de la fameuse Revue de Genève, que de Traz avait l’intention de lancer à Paris ; je n’entends du reste pas non plus parler de la Revue J. Chenevière, Reymond, Reynold et Cie. À Genève, où je fus vendredi soir, pour la séance de l’APP, Geisendorf qui y assistait, [nous a] donné lecture des publications que vous allez sortir à intervalles réguliers, dès [p. 3] la semaine prochaine ; cela a intéressé ces messieurs ; votre catalogue arrivera à point nommé, apportant la preuve que vous êtes encore un peu là, et que « Je sers » tient le coup, pour le moment du moins. Et chacun tâche d’en faire autant, matériellement et spirituellement.

Tu te représenteras la vie que mènent tes vieux parents dans la vieille demeure : travail de paroisse, heureusement absorbant, en cette saison ; assez peu de distractions, comme il convient ; mais le bonheur d’avoir de temps en temps la visite de bons et vrais amis ; et puis, des nouvelles des enfants, source de très grandes joies, quand du moins, les nouvelles sont tout à fait bonnes.

Je me persuade que tu disciplines ton [Illisible] ; que tu manges régulièrement, que tu soignes tes intestins ; que tu fumes modérément ; que tu ne te couches pas très tard ; et que tu te lèves pas trop tard. Dis-moi que je ne me fais pas d’illusions !

Et voilà, « c’est [fait] ».
Ton père aff.
G. de R.