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1941-10-06, Alice de Rougemont à Denis de Rougemont §

Mon bien cher,

Papa t’a envoyé une lettre à Buenos Aires ; elle se sera croisée avec la tienne, aussi je t’écris maintenant sans attendre ta réponse ! Quelle réception tu as reçue, c’est digne des Mille et une Nuits, avec cela fatigant, et ton voyage de retour doit être un repos. Mais quel encouragement d’être reçu ainsi. C’est étonnant que ces Argentins soient aussi à la page, au sujet des choses d’Europe. Figure-toi que Tante Blanche de Mestral avait reçu dans une lettre une très gentille phrase à ton sujet de son fils Pierre. Il regrettait seulement que tu fusses pris un peu trop dans un petit cercle intellectualiste au-dessus du « peuple ». Mais enfin, il soulignait tes succès, et je me demande comment aura été votre rencontre. Et tu auras parlé dans l’église du pasteur Galland, après les réceptions grandioses et les séjours chez ton amie « l’authoress ». Elle a dû être triste de la mort de Tagore. — Pierre et Amy Bovet viennent d’en parler dans Jeunesse. Ils avaient été reçus chez lui aux Indes.

En tous cas, c’est un [p. 2] voyage qui compte, et nous avons hâte d’en avoir encore des nouvelles. Et puis surtout, nous avons hâte d’avoir des nouvelles de Simonne et des enfants. Il n’est rien arrivé depuis sa lettre de juillet, et toi-même n’avais rien reçu non plus ? Tu dois arriver ces jours, et quel bonheur pour vous d’être réunis. — Nous avons manqué la visite de Roland, Papa lui a téléphoné pour lui recommander ton ami Lipianski, qui désirait venir en Suisse, mais, impossible.

Reçu une lettre de la sœur de Simonne, Mme Frei, qui est venue rejoindre son mari, en Argovie. Je lui ai de suite donné des nouvelles de vous tous. Enfin il est arrivé des Basler Nachrichten, frs 36, déduction faite de la traduction. Il nous reste encore à relancer M. Hauser. — Oncle Louis nous a donc envoyé de suite les 150 dollars. Il a reçu chez lui Manon Berthoud qui s’apprête à séjourner en Californie.

Les Pierrot ont emménagé toute la semaine dernière. Il ne reste maintenant qu’à recevoir les clients. Dis à Simonne que j’ai fait une retraite de 4 jours à Grandchamp, cultes par Bernouilli, méditations et repas en silence. Austère, mais bon.

Il y avait bien à Neuchâtel un séminaire de Barth, Papa y est allé mais en est revenu au bout de 2 h : trouvant cela suffisant. Que vous dire encore d’ici, chacun a fait force conserves, les cartes d’alimentation se maintiennent. Les vendanges s’annoncent très belles, par cette sécheresse prolongée.

Mis de l’ordre ce matin dans l’armoire des jouets, émue de revoir tant de choses de Colino. Quand les retrouvera-t-il ? Toujours pas reçu les photos de lui et Martine. Je vais décidément t’envoyer celles de « Nicolas », si Toinette ne l’a pas fait.

Tendres messages et baisers pour vous 4 que je souhaite réunis sains et saufs.
Maman.

 

Raoul de Perrot est fiancé avec Géraldine de Coulon, fille d’Oncle Eugène.

Papa est de cœur avec moi dans ses messages.

Il tâche de se distraire par son travail, de toutes les préoccupations actuelles.