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1934-01-21, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Voici ce que nous devenons : nous avons quitté Paris plus vite que nous ne pensions. Je ne sais si je vous avais écrit que j’avais trouvé un travail consistant à classer la bibliothèque de Gémier. Madame étant tombée malade m’a demandé de remettre à plus tard. Nous sommes donc rentrés aux Portes, où nous avons passé dix jours, un peu moins froids qu’avant Noël. Puis nous sommes venus ici, où nous comptons rester encore une quinzaine. Après quoi j’irai à Paris pour le baptême de ma filleule, la fille de Monod, puis à Genève où je ferai une conférence, le 12 février, pour l’ouverture d’une semaine de « mission universitaire » organisée par la Fédération des étudiants. Je pourrais passer un ou deux jours à Areuse après cela. Puis j’espère que l’affaire Gémier s’arrangera de façon que je puisse combiner tout dans le même voyage.

Je suis toujours dans l’incertitude la plus complète quant à notre avenir. Les offres qu’on m’avait faites se sont évanouies aux premières conversations.

[p. 2] Et je crois que réellement il n’y a rien à faire à Paris, dans le domaine où je serais compétent. « Je sers » continue, sous la direction unique de Lauga, dans un petit local, mais il n’y a pas de place pour moi. Je me contenterai d’y diriger une collection qui peut me rapporter environ le quart du nécessaire. Avec des articles, je puis gagner l’autre quart. Il ne manque donc que la moitié. Je regarde les lys des champs… Je pense aussi quelquefois à Pékina, mais décidément je me sens trop attaché à tout ce que je pourrais faire en France. Je travaille ferme, mes bouquins avancent, et cela me suffit pour le moment.

Ici, nous sommes délivrés des soucis du ménage, et très heureux de cohabiter avec les Jézéquel. Je ferai après-demain une réunion du soir, à l’église, avec J. ! Ne riez pas. Je ne sais pas encore ce que je dirai. Ce sont de braves campagnards. Notre séjour à Paris nous a pas mal dégoûtés de la capitale. Que de fatigues et de courses vaines, de conversations fausses, d’amabilités plus ou moins perfides de littérateurs. Une seule chose intéressante : une séance du Groupe d’Oxford, où nous avait emmenés Gabriel Marcel.

Et voilà. J’espère recevoir de vos nouvelles un de ces jours, et que vous n’êtes ni grippés ni gelés. Au printemps, vous devrez venir nous voir dans notre île, qui sera charmante et douce de climat.

Simonne vous dit toute son affection et je vous embrasse.
Denis