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1934-06-27, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Je crois que nous n’avons pas écrit depuis un certain temps ; c’est qu’il ne se passe littéralement rien, et que nous nous embêtons cette fois-ci sérieusement. Chance que ça n’ait commencé qu’au moment de partir. Nous allons à Courlay, chez Jézéquel, de samedi au dimanche 8, et nous y verrons les Maury, qui passent leurs vacances tout près. Du 8 au 11, nous revenons ici pour l’arrivée de ma belle-mère et la transmission des locaux, comme on dit au service. Ensuite, départ pour Moncoutant, chez les Roland.

À propos de service : il vaut mieux surseoir à toute vente à Maire, jusqu’à mon arrivée. Je crois que je pourrais faire une bien meilleure affaire avec un aspirant, et c’est une farce qu’il nous joue en ne prenant qu’une tunique sans pantalons. Donc reprenez tout ce qu’il a emporté, en disant que je me ravise. Il se peut d’ailleurs que je fasse un cours « de retardataire » l’année prochaine : c’est [p. 2] 3 jours plus court que l’autre, bien tranquille, on n’a rien à faire, et il n’y a pas d’atmosphère de régiment. Outre quoi, cela m’économiserait une forte somme. J’espère que vous n’avez rien conclu encore avec ce finaud de Maire.

Nous avons eu les Roland pour deux jours. Ils sont très heureux de leur nouvelle existence, et Roland a vraiment une paroisse idéale : cent à deux cents personnes au culte, tous paysans, assez civilisés et très « pieux » même un peu trop. Quant à moi, je n’ai pas prêché une seconde fois. Je pense qu’ils auront trouvé des pasteurs en vacances dans l’île, il y en a des quantités, en veston d’alpaga. Ballu, le pasteur en charge, qui fait un remplacement à Lorient, nous a envoyé de là un beau paquet plein de produits du pays, de quoi nous nourrir une semaine.

Je travaille à perfectionner mon recueil d’essais politiques et religieux, pour « Je sers ». Je n’ai pas de réponse encore pour l’autre livre envoyé à la NRFa. Un premier petit mot de Paulhan me disait qu’il avait trouvé « très beau » la partie sur Kierkegaard. (Mais il y a le point de vue commercial, qui est autre…)

J’ai fait un article au Journal de Genève, mais pas moyen de l’obtenir. L’avez-vous vu ?

Affections de nous deux.
Denis

 

Simonne ne va pas mal, mieux dans l’ensemble, avec quelques rechutes. Nous nous baignons, c’est très chaud.