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1931-02-23, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Oui, j’ai été au mariage de Marianne, et même en qualité d’ami de noce. Ce fut très simple et gentil, bénédiction à Plaisance, thé à l’Hôtel Lutétia. Il y avait une trentaine de parents, amis et amis des amis. Je représentais de mon mieux une branche, noble mais un peu négligée de la parenté. J’ai réussi à planter là mes huit employés pour tout l’après-midi, quel soulagement. Mon travail est toujours de même, difficile, impatientant et intéressant ; mes finances peu brillantes et mes relations de plus en plus nombreuses et intéressantes.

[p. 2] Je suis invité tous les soirs de la semaine, et l’ai été à peu près tous les jours depuis samedi dernier. On ne peut pas toujours refuser. Le soir dîner chez Traz et soirée de discussion (Maritain et Berdiaev y prendront part). Demain soir, j’ai des billets par le fils de Stravinsky pour des premières auditions dudit Strav. Mercredi je vais chez un photographe hongrois, l’un des trois meilleurs photographes d’art « avant-garde » qui a accepté d’illustrer mon Paysan du Danube, (ça me fera une très grosse réclame). Jeudi je dîne chez Pierre L’Hardy avec beaucoup d’artistes et autres. Vendredi, samedi, etc. Hier, j’ai été emmené en auto par Yvonne Cramer et des Vernet (de Genève) à Ermenonville et dans tout ce Valois que je connaissais par cœur à cause de Gérard de Nerval, et qui est aussi beau que je le croyais. Nous avons [p. 3] vu l’ermitage de Rousseau, le Désert, l’abbaye de Chaalis, le château du duc de Gramont à Mortefontaine et les étangs merveilleux qui servent de décor à « l’Embarquement pour Cythère » de Watteau. Tous ces noms, tous ces lieux, sont ce qu’on peut trouver en France de plus purement français et de plus émouvant. Il y avait un soleil glorieux. Samedi soir, j’ai dansé chez les Siegfried, après avoir entendu une lecture de Ludmilla Pitoëff au Cercle des étudiants protestants, à l’occasion d’une exposition d’artistes protestants modernes qu’ils ont organisée avec le plus grand succès. Il y a là les merveilleux peintres d’avant-garde, les plus célèbres fabricants de meubles, architectes et [p. 4] photographes (le mien en particulier) et tout Paris défile dans ces trois salles et s’extasie sur les capacités créatrices du protestantisme !

Mais il faudrait 48h par jour pour faire comme il faut tant de choses. J’ai écrit à Suzanne J. au sujet des complets, j’en ferai ce que je pourrai… (Pas lourd je le crains.) Je n’ai pas encore fini ma chronique pour Foi et Vie qui doit être tirée ce soir. J’ai Maury à déjeuner, il sera très fâché… Mais vraiment je ne puis pas travailler le dimanche, d’autant plus qu’hier soir j’étais fort mal fichu.

Des jeunes écrivains qui avaient un procès entre eux à cause de la propriété d’un titre de revue m’ont demandé d’arbitrer le différend, auquel cas ils retirent leur plaintea. Cela m’amuse assez et je le ferai.

Mais on m’apporte le courrier à signer, je termine et vous embrasse.
D.

 

Attention aux rechutes de grippe !!