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1931-10-20, Denis de Rougemont à Alice et Georges de Rougemont §

Chers parents,

Il y a assez longtemps que je ne vous ai pas écrit, me semble-t-il. Je profite pour le faire d’un moment d’attente dans un café, Maury va venir et nous travaillerons jusqu’à minuit comme hier, pour le catalogue « Je sers » et pour Foi et Vie. J’ai terriblement à faire ces jours, et ça devient même angoissant. Le bail pour Paris n’est pas signé, il y a sans cesse des retards, et cela bouleverse d’un jour à l’autre tous mes plans. Les affaires vont sans cesse plus mal. La banque Berthoud a sauté hier, Mirabaud est en grandes difficultés, la Banque de l’Union parisienne, qui est notre principal bailleur de fonds n’a été sauvée qu’à la dernière minute par le gouvernement. Caudron rentre de Prague par l’Allemagne, avec Boegner, et annonce froidement la guerre dans quatre mois, ou tout au moins le coup d’État Hitler. Il a assisté à des manœuvres de la Reichswehr, et vu la misère de Vienne. Et ici, plus personne n’a le sou. La Fédération ne paye plus ses secrétaires depuis trois mois ! Ils sont vraiment dans la misère. [p. 2] Il faut vraiment aller « par la foi » — mais ça n’est pas drôle tous les jours.

On m’a fourni une adresse d’appartement. Très bien, pour 3500 fr. par an, près du Panthéon, sans chauffage central ni salle de bain, mais avec la différence je pourrais y suppléer. Je tâche de gagner quelques sous. Plus c’est vulgaire mieux c’est payé, ce qu’on écrit. Ma note de la NRF — qui a eu beaucoup de succès, me dit le directeur — m’a rapporté 60 fr. Un petit conte que j’écris pour un catalogue de jouets m’est payé 500 fr., et me demande cinq fois moins de temps. Si cela continue, je ferai du journalisme ! Mais j’ai 480 fr. d’impôt militaire à payer en novembre, et je crains de ne pas y arriver. Je suis taxé sur 26 000 fr. suisses de fortune paternelle (divisée par quatre). Est-ce juste ? Avec la baisse des valeurs, je crains que ce ne soit fortement exagéré. Mais ça m’embête de discuter. — Le Paysan du Danube est remis à février, je souffle un peu et termine ce que je puis en travaillant tout le dimanche chez moi. — Que deviennent les sœurs ? Je n’en ai pas de nouvelles. Ni de Pierrette, qui est partie avec ses bouquins à illustrer et ne donne plus signe de vie. Vous devez être bien seuls cet hiver. Pensez-vous à prendre une « jeune fille de compagnie » ? Maury tarde, comme souvent, et il est déjà 10 heures. Je trouve qu’on travaille trois fois trop dans ce monde moderne où tout a pour but de gagner du temps.

Chauffez-vous bien dans cette branlante et chère maison. Je vous embrasse.
Top.