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1928-05, Denis de Rougemont à Alice de Rougemont §

Chère Mère,

Merci de tes lettres et envoi de cartes de visites. Je m’empresse d’aller en porter chez M. Jaeger, le ministre de Suisse, qui donne une soirée lundi, un peu tard dans la saison, en bon Suisse. Les clefs ne correspondent je crois à aucune serrure viennoise, et la clef n° 13 est celle du local de Belles-Lettres. J’en conclus que je n’avais pas emporté la Haustorschlüssel, et m’excuse d’avoir causé ce dérangement. J’écris en fumant ma pipe — délicieuse — je finis le 3e paquet de tabac, et à l’occasion en verrais venir avec plaisir 2 ou 3 nouveaux. Financièrement, je boucle le mois sans déficit, malgré les frais supplémentaires d’installation.

Cord, « le 2e », est médecin, quelque peu anthroposophe, je l’aime beaucoup. Je me lie aussi avec Monod, qui m’invite à la noce de son père, à Paris en juillet ! C’est un peu beaucoup diras-tu !! [p. 2] Je travaille normalement. Je suis en train de terminer un long essai pour la Revue de Genève, essai qui consacrera ma réputation d’austérité et effacera la fâcheuse impression produite dans les milieux bien pensants par mes élucubrations viennoises (Gérard).

J’ai reçu une lettre d’Oncle Léopold me demandant si j’avais des preuves concluantes au sujet des histoires de Melle Clottu. J’ai pris quelques renseignements à des sources sûres que j’ai et les lui ai communiqué[s] l’autre jour. J’espère que cela pourra servir à quelque chose. C’est un peu trop lamentable de voir Pierrot berné et embobiné par cette pauvre fille qui voit en lui sa dernière chance de mariage, sinon de salut. Je suis curieux de savoir ce que vous penserez de la fiancée de Jacques.

Bonne lettre de Titine.

Santé parfaite. Il ne fait ni trop ni trop peu chaud, après les journées froides, comme partout.

Les époux reçoivent-ils convenablement ? Toinette sait-elle prendre un petit air maîtresse de maison ?

Une lettre de Gyergyai m’annonce que la dame hongroise qui m’invitait ne pourra me recevoir avant le 10 juillet. C’est un peu tard pour moi. Mais d’autre part, je pourrai de nouveau loger au Collège Eötvös, et peut-être ailleurs, et on me presse fort de retourner à Budapest une huitaine de jours. Je voudrais le faire dans la dernière semaine de juin, de façon à ne pas couper mon séjour ici, et je rentrerais ensuite directement. Quels sont vos projets quant aux Ruillères ; pourra-t-on les nettoyer et les désinfecter à temps ?

Affectueux messages à Tante Beth, je t’embrasse.
Top.