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1941-07-31, Alice de Rougemont à Denis de Rougemont §

Mon bien cher,

Nous n’avions plus eu de nouvelles de toi, depuis ta lettre du 19 juin, donc un mois, aussi ai-je été ravie de voir ton écriture. Mais que d’événements et de décisions prises en ce mois ! Vous voilà séparés les uns des autres, et il a dû vous en coûter. Et puis avec tout cela, point d’argent de Suisse. La banque de Zurich a pourtant dû vous expédier la somme le 11 ou 12 juillet, télégraphiquement, grâce à Denis Perrot, par grâce extraordinaire, a-t-on dit. Et puis, j’ai écrit à Oncle Louis, à peu près à cette date, de t’expédier 500 frs, qui seront remis par nous à son notaire à Neuchâtel, à mesure que viendront les payements de tes articles, il y en a en déjà à peu près pour 200 frs, nous attendons ceux de Bâle. Qui recevra tout cela ? Je pense que cela arrivera à Simonne une fois ou l’autre. En tous cas, tu as dû être bien angoissé, mon pauvre de ne rien recevoir ! Que n’ai-je écrit plus tôt à Oncle Louis. Quant à Claude DuPasquier, ce n’est pas sa faute, il ne savait pas ton anxiété. On ne s’est pas assez rendu compte ici de l’imminence des crédits « gelés » malgré tes appels. À propos d’envois de « Nicolas », Papa t’a expédié plusieurs [p. 2] coupures d’articles, par poste ordinaire, et Toinette comptait t’envoyer des photos. Elle a bien reçu ta lettre. Quant à ma dernière, elle ne peut guère arriver que ces jours.

Vous n’auriez pu mieux faire que de confier les enfants aux Willy Perrot, et Simonne va se trouver en milieu sympathique chez les « Quakers ». Quant à toi, mon cher, ton vœu se réalise, de voir l’Amérique du Sud ! Que Dieu t’y garde de toute manière, et fasse réussir ton voyage.

Tu vas emmagasiner des impressions en foule. Tant mieux, si c’est l’hiver là-bas ! Ici, il a fait la semaine de beau, et l’on « bramait » après la pluie, à cause des cultures ! La situation matérielle est en effet sérieuse, et l’on cultive tout ce qu’on peut. En attendant, on va se préparer partout à fêter le 650e anniversaire et un porteur de flambeau allumé au Grütli, arrivera à Planeyse, demain soir !

Présente mes hommages à Madame O. Campo [sic] et fais-nous des descriptions détaillées de la maison, et reçois, mon cher, un bien affectueux baiser de ta mère.
A. de R.

[p. 3] P.-S. Papa est en train de terminer son travail sur René Guisan, destiné au camp des éducatrices de Vaumarcus. Cela lui a donné beaucoup de peine, et de joie aussi. Il a fait cela surtout à Verbier. — Les Pierrot sont à Granverger, ils arrangent déjà leur appartement futur qui devient somptueux. Ils comptent s’y installer le 1er octobre.

Les Max montent aujourd’hui à Chaumont.

J’espère bien que Simonne nous enverra les photos des enfants. Nous avons pensé à Nicolas, hier 30 juillet. Je pense que Simonne rejoindra les enfants chez les Willy Perrot et y restera jusqu’à ton retour. — Nous [p. 4] lisons consciencieusement tout ce qui concerne l’Amérique.

Le cousin Henri Monnier s’est éteint à Paris tout dernièrement, plein de confiance et de paix, nous écrit sa fille cadette.

Félicitations pour ton livre sur la Suisse, et pour le chapitre pris par une revue. Tu as donc trouvé de suite un traducteur ?

Je te souhaite actuellement un repos complet sur le bateau « Argentina », dont tu dois avoir un besoin urgent.

Encore un mot, ce que je regrette à propos de l’envoi de l’argent de Nicolas, c’est que nous n’ayons pas avancé toute la somme comme les premiers 500 frs, il est vrai que nous n’en savions pas exactement le montant.