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1945-06-14, Denis de Rougemont à Antoinette Petitpierre §

Chère Toinette,

Je suis bien content d’avoir ta longue lettre. Elle est venue en 15 jours, et j’espère que celle-ci, par la même voie, n’en mettra pas plus. Maman m’écrit, en date du 25 mars (reçu hier) qu’elle n’a rien de moi depuis Noël. Dis-lui que j’ai écrit 2 ou 3 lettres fort longues depuis lors, et qu’elles doivent arriver. Moi, je voudrais bien arriver aussi, mais ce n’est pas simple. Il me faudrait un bon prétexte pour aller en Europe, et l’assurance officielle que je pourrais rentrer ici. Mon idéal, (mon utopie ?) serait de passer quelques mois chaque année en Suisse, à Paris, et à New York. Dès qu’il y aura des avions réguliers, ce sera une affaire de 10-12 heures de voyage jusqu’à Paris, et pas trop cher. Pour le moment, je me prépare à aller passer l’été au Lake George (fameux par Le Dernier des Mohicans), qui est un des plus beaux endroits de ce paysa. J’y étais déjà l’an dernier, et j’y ai repris une maison avec des amis. Simonne et les enfants iront de leur côté soit dans le Vermont soit en Pennsylvanie, et je passerai 15 jours avec eux. Voilà qui te donne une idée de ma situation de ménage, hopeless à vues humaines, et qui ne se prolonge que pour une seule raison : je veux rester aussi longtemps que possible près des enfants et garder le contrôle quotidien de leur éducation. Naturellement, cela ne nous fait pas une vie facile ou heureuse, mais c’est la moins mauvaise, surtout que ni elle ni moi n’avons, pour le moment, un projet précis de re-mariage.

Je suis plein de sympathie pour vos « malheurs » comme tu les nommes, d’autant plus que j’étais loin de m’imaginer que votre vie serait à tel point troublée par la nomination de Max. Je ne puis m’empêcher de penser, cependant, que l’effet de choc une fois dissipé, vous commencerez à trouver un sens nouveau à votre nouvelle existence, et y prendrez goût, tout au moins intérêt. La [p. 2] plupart des hommes qui ont fait quelque chose d’important dans leur vie, l’on fait contre leurs goûts naturels, et même contre leurs aptitudes, pensaient-ils. Pour ma part, je suis rassuré de savoir Max à ce poste, et maintenant. Il fallait un New Dealer !

Voudrais-tu lui rappeler la lettre que je lui ai transmise de S. Giedion (professeur d’architecture à Yale et Harvard, Zurichois). C’est important, le State Department s’y intéresse vivement, et l’on n’attend qu’une réaction (ou ouverture) du côté suisse, pour agir. Il s’agirait de 2 choses : fonder à Zurich un Institut de culture où viendraient des professeurs et étudiants américains, avec contrepartie dans 2 ou 3 universités américaines ; et accessoirement nommer un attaché culturel suisse ici. (Mais je tremble à l’idée que je pourrais être « attaché ».)

Tu vois bien que Mottu « n’a pas remis » ma lettre. Pourquoi ? Je lui avais donné en fait 3 lettres, une pour Papa, une pour la Baconnière, et un rapport pour le Département politique. Les a-t-il mangées ?

I had a rather hectic life (so they say) ces derniers temps, pleine de rendez-vous avec des Européens de passage (allant à San Francisco ou en revenant), ministres, journalistes, ou amis. Intéressant et décourageant en même temps. Vu aussi Marc Boegner et Wisser ‘t Hooft, longuement, qui me pressent tous les deux de rentrer en France au plus tôt. Mais pourquoi se jeter volontairement dans la famine, le froid, et les intrigues petites. Je ne suis pas si pressé. J’ai à terminer 2 livres avant de rentrer. À ce propos : tu me dis que les Personnes du drame ont paru. Je n’en savais rien, [p. 3] ni mon éditeur d’ici. Je n’avais fait qu’une proposition. Pourrais-tu me rendre le grand service de passer un coup de téléphone à la Baconnière, et de leur demander de m’informer de ce qu’ils ont fait (paiements, envoi de contrat, envoi du livre.) J’ai 6 demandes d’éditeurs français et suisses, et me trouve immobilisé par mes contrats américains. Compliqué.

Dis aussi à Papa que je voudrais savoir à quoi en sont mes finances en Suisse. Je l’ai demandé dans plusieurs lettres, apparemment perdues. Ici, je jouis d’une « modeste aisance », qui me suffirait je crois à me rendre riche en Suisse ($ 800 par mois, au minimum.) Mais que vaut le dollar en Suisse, ces jours-ci ? J’ai demandé aussi si notre ancienne maison d’Areuse était encore habitable. Je ne puis envisager un retour en Europe, même temporaire, sans savoir où loger, — et de plus j’ai gardé un grand amour pour cette ruine virtuelle.

Sais-tu que j’ai une grande envie d’avoir des photos de vous tous, parents, sœurs et frères. Je pense que nous avons tous changé, dans le sens hélas le plus prévisible. Pour ma part, j’ai perdu quelques cheveux, grisonne un peu sur les tempes, mais ne me sens pas encore trop vieux quant au reste, idées, cœur, curiosités, désir d’entreprendre de nouvelles aventures plus ou moins utopiques.

Je m’excuse de te charger de tous ces messages — je profite sans scrupules de la chance diplomatique. (Autrement, il faudrait 2-3 mois.) Et tu n’imagines pas à quel point cela devient un cauchemar [p. 4] de voir presque toutes les lettres se perdre, de n’avoir jamais de réponse, de ne plus savoir les adresses, etc. Je ne sais rien, par exemple, de mon ancienne maison de la Celle-Saint-Cloud, où j’ai ma bibliothèque et des caisses de manuscrits et papiers. Rien de beaucoup d’amis. Presque rien de mes éditeurs français, de mes livres, etc. N’ai reçu qu’une seule petite lettre de France, depuis la libération !

Ici, c’est encore le régime de guerre, et même plus sensiblement que l’an dernier. Presque plus de viande hors du marché noir, la chasse aux cigarettes, des restrictions sans cesse accrues. Et l’Europe s’imagine que l’Amérique ne sait plus que faire de ses richesses : or les ¾ passent aux armées, qui sont encore en Europe. Cependant, tout cela n’est rien, car on sait que c’est provisoire, et il n’y a pas d’Allemands à la porte, ni même de Japonais. Et je n’envie pas trop les nombreux Français que je vois partir pour Paris ces jours-ci. Ceux qui viennent à New York en visite se déclarent tous enthousiasmés par l’Amérique, en dépit de tous les préjugés traditionnels. Moi, je rêve d’une promenade à bicyclette au port du Petit-Cortaillod, ou de la terrasse des Deux-Magots à Paris. Seulement je sais que j’aurais la nostalgie de New York après 6 mois d’Europe. Que faire ? Voyager, dès qu’on pourra.

Je donnerais tout de même quelque chose pour te voir dans ton rôle de hostess de capitale ! (J’en connais quelques-unes à Washington, certaines gracieuses, d’autres redoutables.) J’ai toujours eu un faible pour les diplomates, inexcusable d’ailleurs, mais ils sont reposants : ils n’insistent pas. Je pense que tu vois Hélène Hoppenot, que j’ai connue jolie à Paris, une ruine ici, elle est malade, mais toujours gentille et sérieuse. Si tu as du temps à perdre un jour, écris-moi quelques gossips de Berne ? À propos des enfants, n’y a-t-il plus d’école française à Berne ? Pour rien au monde ils ne doivent être élevés en allemand, cela ne leur servirait à rien. Nous entrons dans l’ère de l’anglais, de l’espagnol et du russe. Anglais surtout. How is yours ? Mes petits le parlent un peu mieux que le français, Martine surtout (dont je suis positivement amoureux, et qui a la nature la plus heureuse du monde, tandis que Colino est du genre méditatif-sensible).

Voilà une lettre aussi longue que la tienne, et qui ne dit pas le centième de ce que j’aurais à te raconter, mais on ne peut pas tout dire par lettres. Je cours chez le consul suisse donner ceci. Je viens de recevoir 3 demandes urgentes de collaboration au Figaro, Carrefour et Réforme. Vais y travailler.

Je vous embrasse tous.
Denis